Lyon, Auditorium. Samedi 13 février 2010. Chopin, Schumann, Debussy: Orch. National de Lyon, dir. Jun Märkl ; Evgeny Kissin, piano

Année Chopin, année Schumann obligent : comme on le verra tout au long de 2010, les célébrations par incursion dans tous les domaines explorés par chacun des deux compositeurs romantiques – solisme instrumental, chambre, orchestre, voire dialogue vocal, du lied à l’oeuvre chorale – n’ont pas seulement, pour le mélomane conscient et organisé, le mérite de reconstituer les approches d’une intégrale virtuelle.

Ce cher Frédéric, ce pauvre Robert

Elles permettent aussi de remédier, en certains chapitres, à l’incroyable vitalité du Stéréotype recopié de génération en génération, irritant Dictionnaire des Idées Reçues dont on s’étonne qu’il ait fortune si longue. Au moins devrait-on admettre le principe du doute méthodique et du droit permanent à révision esthétique, contre le consensus de la paresse et de la soumission à l’Autorité autoproclamée, dont la bénédiction s’étend d’âge en âge sur ceux qui (par timidité ?) la craignent. Chapitre Chopin, ç’aura été : « Heureusement que ce cher Frédéric est presque partout demeuré uniquement pianiste, car du côté des autres instruments et de la voix, il n’aurait rien eu de spécial à dire. » Chapitre Schumann, « l’extension du domaine de la lutte » est plus sournoisement diffuse, et va sur deux fronts : 1) Ce pauvre Robert ne savait pas orchestrer. 2) De toute façon, à partir de (ici remplir à vot’bon cœur la case des dates, entre 1847 et 1853) la folie incapacite la créativité… Le tout suivi d’un C.Q.F.D., postulat qui ne s’auto-critique jamais , et tourne en boucle jusqu’à la consommation des temps …

Une sonorité baudelairienne

Le concert « Evgeny Kissin joue Chopin » n’aura ainsi pas été seulement l’occasion d’admirer l’un des interprètes les plus admirés – et parfois aussi contestés – du Gradus ad Parnassum pianistique. Car les joies qu’il aura dispensées venaient tout autant d’un orchestre placé en état de grâce par son chef titulaire, Jun Märkl. Et certes le titre – qui prend valeur thématique dans le « descriptif » des concerts de la saison ONL – pouvait laisser craindre un culte de la personnalité autour d’un soliste par ailleurs fort original et, à sa façon, un rien « autarcique » . Et on eut d’emblée l’intuition que l’un écoutait les autres – donc dès la longue introduction orchestrale de l’allegro -, se préparait à une fusion, un dialogue – et que les autres, guidés par leur chef, allaient l’accueillir pour mieux porter une œuvre non tant à son flamboiement qu’à l’intériorité trop souvent dissimulée par une forme de routine « supérieure ». Dans le parcours du concerto, il y a bien sûr, et comme par accès de fièvre qui brûle le « corps adolescent » de l’encore très jeune compositeur, des moments de haute virtuosité : mais ce sont, comme disent les historiens de « la longue durée », l’écume sur les sommets de la vague . A ceux-là, E.Kissin se donne sans réticence ; on dirait même : avec plaisir, si en apparaissaient sur son visage et dans son attitude générale de telles marques. Mais, étrange fascination continument opérée par l’artiste russe, rien ou presque rien n’affleure : ni évidemment gesticulation, ni même liens entre ce qui est surmonté et le « siège des émotions », quelque part comme on disait naguère, dans la région du cœur. Le côté « hoffmannien » – parfois double-et-automate – de la personnalité-Kissin continue à intriguer : y a-t-il souffrance d’être si « parfait » dans le contrôle de soi et la Beauté baudelairienne de la sonorité (« et jamais je ne pleure et jamais je ne ris »), alors même qu’il s’agit du romantisme ? Comme si tout se consumait dans une attention morale et quasi-amoureuse à l’abstraction du perfectionnisme…

La magie du temps suspendu

Pourtant une évolution – perceptible ailleurs, notamment en situation « de chambre » – s’est accomplie, et quand E.Kissin joue aux approches de la quarantaine les concertos de Chopin qu’il « découvrait » en public….dès 12 ans, un frémissement d’eau courant sous la glace se rend perceptible, et sans doute pas seulement parce que, pour une telle partition, la mémoire irrigue le jeu. On s’en apercevra, au moment des saluts, quand Jun Märkl (pour lui-même et au nom de son orchestre visiblement vibrant) et Evgueny Kissin se réjouissent d’un esprit de communion. Celui-ci aura permis de mettre en relief dans le concerto ce mélange audacieux d’ampleur et de foisonnement – le Maestoso , exemple d’héroïsme, d’ordonnancement, de tendresse -, de discours instrumentaux plus « autonomes » ( ainsi ce qui est confié au basson ou au cor), et aussi de temps « élargi » par un chant échangé entre piano et orchestre (tout le larghetto). Ainsi le chef, en faisant estomper des sonorités trop conquérantes, des rythmes trop incisifs, et en interrogeant l’oeuvre jusque dans la profondeur ne donne pas à un soliste cet écrin dont tout le monde pourrait se contenter : il équilibre, éclaircit mais sans ôter le mystère, cette relation unique entre le soliste et l’orchestre. Car en « catégorisant » des aspects du génie de Chopin, au risque du cloisonnement – ici, l’héroïsme, là une fluidité d’élégance ou une émotivité « trop humaine » -, on figerait et même emprisonnerait la liberté souveraine du compositeur si adonné au rêve. Justement, les deux bis accordés sans affectation, deux valses parmi les moins tournoyantes de ces compositions, auront offert au public la part la plus secrète, la rêverie la plus préservée de l’inspiration. E.Kissin s’y dévoile à sa façon toujours distanciée, inclus dans l’imaginaire sonore quintessencié qu’il semble inventer dans la progression même du texte, comme s’il était le compositeur, jusqu’à la coda suspendue qui interroge la trame du temps. Magie, purs instants d’une magie qui ne doit plus rien à l’effet, à la technique, et se contente merveilleusement d’exister avant que de fixer, comme distraitement, l’être qui pourtant justifie cette errance en imaginaire et ce temps suspendu.

Il faut imaginer Robert heureux

Debussy écrivant pour deux pianos l’ « en blanc et noir » de sa pensée complexe avait-il « besoin » d’une expansion orchestrale ? On en doute avec la très oubliable encore qu’hyper décibélienne version (2004…) de Robin Holloway, ni post-debussyste ni davantage XXIe-en-recherche. Ici et dans la majeure partie de ce quart d’heure le compositeur anglais surligne et « redonde » à tour de bras, comme pour un de ces écrans panoramiques dont une certaine télévision – toujours plus « hénaurmément » large – semble habiller sa prétention mégalomaniaque. On dira pour se consoler que c’était par antiphrase de ce qui viendrait après Chopin et l’entracte….

Dans la 1ère Symphonie de Schumann, donc – un « Printemps » ardemment espéré en cet hiver qui s’attarde indécemment -, Jun Märkl fait accomplir à ses musiciens un voyage rigoureusement mené mais constamment inventif. Sonorités éclaircies, embellie que traverse la lumière de cette Symphonie écrite si prestement par un Schumann délivré de l’angoisse, légende introductive exempte de tout théâtre pompeux, épanchement tendre et amoureux du larghetto, sens du jeu – dans la nature que peut aimer le couple Schumann en ses promenades aux frontières de la ville, dans les métaphores de l’ardeur amoureuse entre les jeunes mariés de 1841 -, écho des danses « hors salon » par un scherzo pourtant sans pesanteur… Cette traduction montre à quelle pertinence, quelle agilité sonores (ah ! ces bois, ces vents qui « échangent » vraiment d’une zone à l’autre d’un orchestre par ailleurs redistribué dans l’espace pour les cordes…) l’ensemble rhodanien atteint désormais en un romantisme auquel Jun Märkl le fait adhérer de si consubstantielle façon. S’il faut imaginer Robert-Sisyphe heureux, c’est bien là et ainsi…

Un supplément d’âme

Et puisse l’O.N.L. continuer, tant que c’en est encore le temps, à « fusionner » avec un chef qui l’accompagne avec ferveur, culture et distinction vers ce « supplément d’âme » que le philosophe Bergson demandait, et que jamais le tapage publicitaire, l’agitation d’ autorité, le déni de la vraie imagination – qui sait, elle, douter de ses fins et moyens- ne sauraient occulter.

Lyon. Auditorium, Samedi 13 février 2010. Orchestre National de Lyon, dir. Jun Märkl ; Evgeny Kissin, piano. Frédéric Chopin (1810-1849), 2e concerto. Robert Schumann (1810-1856), 1ère Symphonie. Claude Debussy, En blanc et noir, adaptation orchestrale Robin Holloway(né en 1943).

Illustrations: Evgeny Kissin, Chopin, Schumann (DR)

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