Lyon. Auditorium, samedi 10 octobre 2009. Schubert, 8e Symphonie ; Escaich, Concerto pour violon ; Janacek, Sinfonietta. Orchestre National de Lyon, dir. Christian Arming, David Grimal.


Thierry Escaich commence sa 3e et dernière année de résidence compositrice à l’Orchestre National de Lyon. Ce n’est pas à l’orgue – son instrument de prédilection, dont il est interprète privilégié, notamment dans la salle de l’Auditorium – qu’il confie sa création d’automne, mais au violon. Son concerto, partition ample et tourmentée, est créée par David Grimal et l’ONL, que le chef autrichien Christian Arming conduit aussi avec inspiration dans Schubert et Janacek.

Les portes d’ivoire et de corne

L’Inachevée schubertienne commence par un murmure aux frontières du vide, et il y a vingt façons pour un chef de faire naître cela, qui n’est pas loin de l’indicible. Ce frémissement mystérieux, Christian Arming l’obtient sans presque de geste, et sans la forme (inversée) de théâtralisation qui consisterait à « en remettre » en cette absence… De superbes contrebasses vraiment cœur battant, puis l’eau des violons sous la glace, le chant nostalgique des bois, et voici ouvertes « les portes d’ivoire et de corne » nervaliennes par le rêveur éveillé que fut d’abord Schubert… Ensuite pour le jeune chef autrichien viendra une gestuelle plus ample, vigoureuse, mais jamais il ne quittera ce comportement de qui cherche avec humilité les voies d’une des symphonies les plus explorées du répertoire et dont pourtant le mystère et la force d’émotion demeurent neufs. Plus loin ce seront fugitivement des abîmes hantés – à la Friedrich ? plutôt Goya -… Dans l’andante, Christian Arming procède selon le même esprit de délicatesse, allant chercher jusque dans le légendaire et pastoral ou une certaine véhémence des vertus de lointains tendres qu’on ne met pas toujours en avant à l’Orchestre lyonnais. Pour une conception si respectueuse de l’œuvre, une telle poésie, on ne peut que se réjouir de la présence d’un chef à qui l’Orchestre se confie.

Poème pour héros et orchestre

D’autres qualités d’ample maîtrise, d’organisation architecturale des tensions, de souffle vont se faire jour dans la création de l’ample Concerto pour violon de Thierry Escaich. « Emporté », comme on le lit dans certaines partitions schumaniennes : cela ne pourrait-il désigner le courant d’énergie qui irriguerait un mouvement, voire une œuvre entière ? Il semble que le Concerto pensé par T. Escaich pendant sa résidence lyonnaise réponde à une demande intérieure de cette violence lyrique, non dans un mouvement mais un élan perpétuel. Souvent chez ce compositeur le prisme ou le bloc multi-sonore de l’orgue, cet instrument avec lequel il semble né, qui lui reste consubstantiel, « emporte » l’inspiration, et il pourrait écrire comme Liszt : « Mon (orgue), c’est pour moi ce qu’est au marin sa frégate, ce qu’est à l’Arabe son coursier, plus encore peut-être… c’est m parole, ma vie. » Et même quand il n’a qu’un clavier sous les mains et qu’il redevient pianiste, Thierry Escaich n‘est-il pas dans cette disposition essentielle qui fait de ce territoire-là son champ de bataille, ou mieux, de forces magnétiques ? Dans le concerto, il semble s’y joindre quelque chose de scandé, avec l’avancée qui ancre la pièce « dans une réalité tellurique » (selon l’excellent commentaire de Claire Delamarche). Va donc aussi pour l’évocation de « Sisyphe roulant son rocher toujours retombant » : alors, comme chez Berlioz dans « Harold en Italie », « Symphonie avec violon principal », et poème pour héros et orchestre ? Ou bien parce qu’il y a un rien de démesure antique (ubris) dans ces affrontements, un écho de quelque « Combat de géants » ? Selon la définition classico-romantique du concerto (je lutte), s’agirait-il d’un nouvel épisode guerrier entre pluriel (orchestral) et singularité(soliste) ? Il est vrai que le violon se voit le plus souvent confier la part « haute », aiguë, immatérielle de la vocalise, de la volubilité et de la voltige. Mais ce serait injuste erreur que d’en rester à ce regard prisonnier des apparences et de suspecter en cette écriture une concession à l’ivresse virtuose. Tout au plus une tentation à laquelle il est parfois délicieux de succomber, mais pour laisser entrevoir des arrière-plans…

Je suis une force qui va

Avec panache et concentration, David Grimal déjoue tous les pièges avec une aisance confondante, jouant le Paganini et le Fra Diavolo de l’instrument, mais c’est pour mieux signifier une réalité intérieure, tantôt presque angoissée, tantôt triomphante des pesanteurs de la matière sonore. Parfois, comme dans les gravures d’ « Une Semaine de bonté » où Max Ernst montre les insectes fascinés par le réverbère nocturne, les milliers de fragments sonores engendrés par le tourbillon violonistique paraissent être là pour eux-mêmes, le plaisir admiratif qu’ils provoquent.Et aussi comme conducteurs d’imaginaire… Et ils prennent leur sens dans la gangue matricielle d’un orchestre au discours généralement en blocs, avec des trous de silence, où l’élan se reprend sur ce vide même, et qui laisse envahir sa compacte éloquence d’éclaircies sonores – la séduisante transparence du piano et de la harpe – ou d’événements plus bruitistes (déflagrations, claquement, sifflements, crépitements). Une référence au XIXe est par ailleurs plausible par impression fugitive d’un pandemonium, de lave coulant du volcan explosé, de fabrique dans un temps géologique d’extrême ralenti. Tout cela ne concourt-il pas à un écho d’exaltation autobiographique, en même temps que l’intuition selon laquelle orchestre, violon, compositeur, et pourquoi pas public (captivé), deviennent partie agissante de la proclamation hugolienne : « Je suis une force qui va. » ? Entre ténèbres et lumière, entre Harold et Confession d’un enfant du siècle, la figure tutélaire d’un romantisme où se lova Hector(Berlioz) rayonne, tout comme les modalités d’un Grand Traité – théorique et pratique- d’une Harmonie revisitée. Et l’histoire dont on suit les péripéties musicales « en quatre sections » se clôt et se sublime en une Passacaille tumultueuse, exaltée, violemment ponctuée et vertigineusement menée par un violon en transes, « déchaîné » de toute pesanteur, vers « l’abîme et la perte ».

Le territoire de la joie de vivre

Après l’entracte, on verra que Christian Arming sait aussi bien conduire l’auditeur dans la 3e « histoire » de ce programme original, voire un peu inattendu en ses contrastes. Lyrique « engagé » dans le concerto d’Escaich, Christian Arming revient en spécialiste de Janacek pour la Sinfonietta, merveilleux territoire de la joie de vivre et de composer arpenté en fin de vie par l’inaltérablement jeune compositeur tchèque. Dans un esprit ludique, avec une mise en scène de « théâtre instrumental surélevé »– les cuivres en haut pour une Fanfare très sonnante, retrouvée en Mairie -, le chef autrichien installe et maintient un bonheur sonore qui sait se diversifier, et « raconte » bien le scenario de cette étrange situation « militaire». Les jeux de la campagne et leur écho rêveur (au Château) conduisent à un Monastère de la Reine où Christian Arming, galvanisant ses musiciens, les conduit vers l’étrange – une superposition mentale et affective qui va aussi loin que les « collages » de Charles Ives, dont il sera d’ailleurs davantage question dans La Rue. Dans Janacek cette souplesse instrumentale, ce sentiment d’assister à un opéra spatial mais aussi intériorisé donnent à cette interprétation – et au concert entier – une couleur et une diversité en justesse à chaque étape tout à fait attachantes.

Lyon. Auditorium, samedi 10 octobre 2009. Franz Schubert ( 1797-1828), 8e Symphonie ; Leos Janacek ( 1854-1928), Sinfnietta ; Thierry Escaich (né en 1965), Concerto pour violon. Orchestre National de Lyon, direction Christian Arming ; David Grimal, violon.

Illustrations: Thierry Escaich, Christian Arming (DR)

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