jeudi, décembre 8, 2022

Les Nuits Romantiques du Lac du Bourget, le 29 septembre 2007. Récital Jean-Marc Luisada, piano : Bach, Beethoven, Brahms.

A ne pas rater

Roulettenbourg savoyard

« Drôle d’endroit pour une rencontre » de romantisme que ce théâtre de velours rouge, de bois et d’or à l’italienne (Belle Epoque), enchâssé dans un Casino proliférant. Jean-Marc Luisada sait y manifester une gentille courtoisie qui détend : le tourneur de pages est remercié d’entrée de jeu et associé à l’élaboration du concert (car le soliste préfère la présence amie de la partition aux acrobaties de la mémoire en spectacle). Et quand venu des profondeurs de ce Roulettenbourg (comme dirait Dostoievski dans Le Joueur) retentit un appel incongru, le pianiste feint de prendre ce signal pour un rappel de présence tutélaire de J.S. Bach, et fait sourire un public « presque trop sérieux », d’ailleurs préparé par les propos de l’ordonnateur musical des cérémonies, Philippe Cassard. On sent que toute cette session, côté musiciens, est au cœur d’un travail réfléchi, ardent, mais aussi marqué des sourires du…jeu collectif.

Métaphores d’un lac
Justement, Bach, le voici d’emblée associé par l’interprète au Beethoven des deux sonates qu’il a choisi de jouer. Et puisque « nuits romantiques » il y a , et Lac – dans la poétique et le réel tout proche – , on s’autorisera quelques métaphores à propos des œuvres et de leur parcours. Le 1er extrait du Clavier Bien Tempéré, c’est toute fluidité, toucher qui craindrait de froisser la surface et l’entrée en méditation. Puis, par métamorphose – une de ces tempêtes qui parfois s’abattent des monts d’ouest sur le lac -, voici les eaux tumultueuses de la 8e Sonate. Dans Beethoven , le pianiste prend des risques, creuse des silences-réservoirs- pour cet. Op.13, moins de structure comme dans les œuvres terminales que d’éloquence du sentiment -, dans l’allegro d’abord habité par le chant sur piliers solennels d’accords, puis dans un finale en « vision fugitive » sur les flots effrayés. Tandis que plane le chant, très lentement énoncé, d’un adagio, « calme » lac et presque « heureux voyage » entre deux tourbillons. La 30e, c’est un autre monde, et comme J.M.Luisada fait bien – l’ayant introduite d’un autre Prélude et fugue, frémissant et dansant d’impatience – de la jouer comme une découverte ! Un op.109 à l’origine souple ruban d’eau, et dans le dernier mouvement, tour à tour prière, surface clapotante sous la risée des trilles, ouragan primordial, bénédiction fervente de la Nature qui pardonne… Oui, ce qui est admirable, c’est la liberté méditée, puis rendue aux apparences de l’improvisation, des carrefours où l’on hésite encore. Quel est justement ici le rôle du trille, élément devenu essentiel de la structure du langage, comment faut-il imaginer l’état ultime auquel parvient la Sonate, sans doute une pensée consolatrice ?

La soumission aux voix intérieures

Ensuite vient le moment solitaire par excellence : les dernières pages pianistiques de Brahms. Au-delà, parfois, de hautes difficultés instrumentales, il faut trouver une ligne générale, le plus souvent mystérieuse à force de renoncement et de soumission aux voix intérieures. Ou si on suit le sillage de notre métaphore, bien sûr chercher sa route à la proue, mais ne jamais oublier la couleur du passé – retrouvé de naguère, et même de l’instant : comme dans l’op.117, navigation qui semble s’abandonner sur des flots presque étales, gris-perle, en murmurant quelque « je me suis retiré du monde » et, tourné vers l’enfance, chantonnant une comptine. Mais la puissance de vision dont témoigne un pianiste constamment en alerte, c’est de savoir juxtaposer les états, et aussi les nuancer quand ils évoquent même univers un peu las, passé au buvard et à l’estompe. Et d’y suggérer, à la façon romantique, une ville engloutie (117/3), une barque cherchant son chemin dans la brume (119/1), ou avec moins de récit encore, le sens de cette obstination. Car la mémoire ne commande pas seulement le surgissement d’images, mais les questions plus graves au bord d’octobre : qu’est-ce qui s’est enfui avec l’oubli, où cela est-il allé, et où peut-on encore chercher ? Au cœur de la sagesse et du calme, demeure toujours le possible d’une révolte ou d’une ruée vers les espoirs fous de l’adolescence (118/3). Et là prend tout son sens un retour à la jeunesse (la fin de l’op.119,) adieu « falstaffien » à la vie, toutes forces présentes, comme si tout devait recommencer. J.M. Luisada sait donner à cela une ampleur et une violence qui font tout à coup surgir Moussorgski… Ainsi va un pianiste inspiré, audacieux, en éveil. Et qui rappellera aussi par ses bis généreux et simplement accordés qu’il est « venu au monde » en héritier légitime de Chopin : dans cet autre langage-là, n’est-il pas incomparable ?

Les Nuits Romantiques du Lac du Bourget, Théâtre du Casino d’Aix-les-Bains, samedi 29 septembre 2007. Récital Jean-Marc Luisada, piano. Jean-Sébastien Bach (1685-1750): 2 préludes et fugues du Clavier Bien Tempéré. Ludwig van Beethoven (1770-1827): 8 ème et 30 ème Sonates. Johannes Brahms (1833-1897): Intermezzi et Klavierstücke op.117 à 119.

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