festivals à Venise (Le Piano Romantique, avril 2010; puis Du Second
Empire à la Troisième République: d’avril à juin 2011) à la figure de
Théodore Dubois: élève et proche de Thomas, Grand Prix de Rome 1861, organiste à Sainte-Clotilde et La Madeleine, académicien en 1894 à la succession de
Gounod, soit un maître officiel incontournable du milieu parisien: ses
motets joués aux Frari avaient en particulier marqué la série de
concerts organisés par le Centre de musique romantique française en avril
2011. Cet été, il s’agit de souligner l’écriture savante et raffinée du
compositeur, son habileté dramatique qui dans le cadre d’un oratorio,
dévoilent ses talents de narrateur. Avec Le Paradis Perdu Dubois
remporte le Concours de la Ville de Paris (ex aequo avec Benjamin Godard
pour Le Tasse): âgé de 41 ans, il réinvestit la somme remise par la
Ville et organise sur ses fonds propres, deux nouvelles représentations à
destination du public (1er et 8 décembre 1878 sous la direction
d’Edouard Colonne). Depuis cette date, l’oeuvre n’avait plus été jouée.
Paradis perdu, victoire satanique mais… Dubois retrouvé !
sa prochaine saison 2011-2012 est dédié à Théodore Dubois: un focus
d’autant plus intéressant qu’il permet aussi d’aborder différemment la
notion d’académisme; notion clé si l’on aborde l’oeuvre du compositeur.
Pur produit du système officiel, Dubois (auteur du fameux Traité
d’harmonie) n’a pas tardé à être étiqueté décoratif, sérieux, lisse, facile voire complaisant: or la facture et les détails du Paradis Perdu viennent
nuancer cette image plutôt caricaturale.
Plutôt qu’un devoir d’écolier, au lieu d’effets décoratifs et mièvres voire
convenus et si prévisibles, osons parler… d’efficacité et d’édification
claire, souvent prenante, dramatiquement efficace. Pour expier les
atrocités sanglantes de la Commune, la Ville de Paris commande à
plusieurs compositeurs, un oratorio destiné à susciter la ferveur tout
en représentant un sujet à l’exemplarité morale et vertueuse. En cela,
l’oeuvre de Dubois, grand gagnant du concours municipal avec Godard,
atteint sa cible: la partition ressuscitée par le Palazzetto Bru Zane
Centre de musique romantique française mérite évidemment cette
résurrection au concert, étape préalable à son enregistrement (la
publication en est annoncée début 2012).
Pour autant, et dans sa continuité, l’oeuvre révélée au concert résiste-t-elle à l’écoute exigeante? Sans
réserve: oui. Il s’agit bien de la transposition à la fin du XIXè des
vertus évangélisatrices de l’oratorio romain baroque à l’époque où
Carrissimi créait le genre en souhaitant susciter de nouvelles ardeurs
ferventes. Dubois réussit le tour de force du raffinement et de la
légèreté voire de la transparence là on l’on attendait plus
naturellement une facilité fade principalement accessible. De toute
évidence, en étant explicite et claire, l’oeuvre suscite l’adhésion.
L’enchaînement des quatre parties (Le combat, les
Enfers, Le Paradis, le Jugement) se déroule sans temps morts, avec
toujours au bon moment un rebond dramatique, expressivement caractérisé
afin de relancer le relief des profils humains, la portée symbolique de
chaque scène.
Dans cet Eden recomposé, la place du choeur est primordiale: les solistes et choristes des Cris de Paris savent
projeter toute la saveur mordante d’un livret qui les fait tour à tour
séraphins, rebelles, damnés, esprits du matin (quand l’aurore se lève au
Paradis, début du III)… jusqu’au choeur final nourri d’espérance,
célébrant la gloire du Seigneur et… l’avènement du Sauveur. L’ouvrage
collectionne aussi quelques scènes plus détaillées où Dubois se montre
soucieux de diversité et de séduction: ainsi, dans la partie II
(L’Enfer), le trio de plainte des 3 rebelles enchaînés (Uriel, Bélial,
Molock) reprochant à Satan de les avoir trompés dans la bataille qu’ils
ont finalement perdu; idem pour le choeur des Damnés, à nouveau
convaincus par le fluide manipulateur du diable: « Laissez passer Satan » :
la prosodie associant Satan aux choristes se révèle très brillante.
Soulignons d’ailleurs que la caractérisation musicale des personnages
est l’un des aspects les plus intéressants de l’ouvrage: personnage axial de la partition (car sans ses perfides tentations, pas de paradis perdu), Satan vaut ici
tous les Méfistophélès de la scène lyrique, de Berlioz à Gounod…
Manipulateur et conspirateur, haineux et revanchard, fin stratège et
séducteur vipérin, le grand tentateur parvient à ses fins: perdre le
couple aimant, Eve et Adam… Il faut écouter comment Alain Buet, très à son aise, déclame le seul nom d’Eve dans le tableau de séduction (III,4) pour
mesurer l’importance des nuances requises pour ce rôle pilier: diaboliser Satan
pour mieux saisir les auditeurs; portraiturer son activité fourbe pour mieux surprendre les auditeurs… Les faire tressaillir d’une horreur
expiatoire. En cela, Dubois réussit parfaitement son coup.
Puis c’est l’air de jubilation sardonique et grimaçante du démon (qui
conclue la partie III), quand ayant vaincu la naïveté d’Eve, il se
délecte de l’impuissance effrayée d’Adam, de la dérisoire ivresse de son
épouse… L’innocence d’un Dubois supposé théâtral et convenu, trouve
des harmonies cinglantes totalement cyniques et très justes.
Autre figure remarquable, les deux interventions
principale de l’Archange; voix et bras armé d’un Dieu qui reste toujours
invisible: Archange proclamant au I la présence de l’homme aux côté du
Divin; puis juge au IV (« L’homme a péché / Je descends vers la
terre… »), décidant in fine du sort humain. Le châtiment est
implacable: souffrance et douleur, meurtre du fils par le fils… Jennifer Borghi,
interprète familière du Palazzetto, apporte à l’Ange divin, une réelle
stature vocale; vêtue d’un blanc marmoréen, aux gestes millimétrés, la
mezzo italo-américaine soigne la justesse droite et ample de son timbre,
et même si la voix semble plus serrée qu’à son habitude, si les aigus tendus
n’ont pas l’évidence tranchante que nous lui connaissons,
l’engagement est total conférant à chacune de ses apparitions, un éclat
foudroyant.
Plus convenu mais néanmoins immédiatement séduisant, le duo Eve/Adam
(« Aimons nous, c’est la loi du Maître ») dont la douceur extatique
rappelle Thomas et Gounod : c’est aussi une réussite succédant dans
cette voie, à Haydn et sa Création lumineuse où le même couple se pâme et s’extasie. Chez Dubois, la pertinence de la
distribution requise apporte ses bénéfices: Chantal Santon,
déjà remarquée pour sa Velléda de Dukas (création de la version pour
orchestre, présentée par le Palazzetto, autre temps fort du dernier
festival Du Second Empire à la Troisième République, avril 2011), a toutes les
grâces d’une fragile amoureuse: son Eve est d’une pureté idéale, proie
désignée de Satan; outre la clarté du timbre, et la fluidité de la
ligne, la soprano sait articuler et nuancer son texte, préserve toujours
la mesure et la finesse de son intonation: des qualités rares qui
accréditent son personnage; mêmes arguments pour un Adam tout en tendres
attentions: le ténor Mathias Vidal partage avec sa
partenaire, ce même souci du verbe, de la sonorité, de la clarté; en
outre, ils savent s’écouter, réalisant sous la baguette chambriste de Geoffroy Jourdain, un duo amoureux convaincant par son innocence.
Ailleurs, ce sont plutôt des éclairs et des orages qui impriment à la
partition ses secousses les plus dramatiques. L’instrumentation requise à
défaut de la partition originelle pour orchestre (perdue à ce jour mais
pas définitivement inaccessible comme l’espère l’équipe du Palazzetto)
confirme le coloriste précis, l’harmoniste raffiné; une écriture qui
cherche le détail tout en préservant la continuité dramatique. L’option
d’une réécriture de la partie instrumentale (2 quintettes pour piano et
pour cordes restitués à la manière du XIXè) accuse cette facture toujours
articulée, préoccupée par les images du texte.
Voilà qui nuance notre perception de cet académisme musical,
qui trouve comme en peinture, des facettes désormais identifiables.
Artisan scrupuleux, Dubois n’a rien d’un élève sans âme. C’est
d’ailleurs tout l’intérêt parallèle de comparer et de réestimer
l’écriture picturale des peintres contemporains, et comme Dubois, tous
« officiels »; combien ainsi, sont différentes et originales, dans ce
sillon académique qu’on voudrait monolithique, les manières d’un Delaunay ou d’un Couture, d’un
Cabanel ou d’un Gérôme dont la récente exposition au Musée d’Orsay a
révélé toutes les nuances de l’inspiration et l’étonnante diversité des
moyens. S’agissant de Dubois, le Palazetto nous offre cette opportunité inestimable: Prix de
Rome en 1861, Dubois s’inscrit dans l’esthétique officielle, répondant
aux commandes de l’Etat ou comme ici de Paris; son métier l’inscrit
parmi les techniciens les plus expérimentés de la composition; mais sa
sensibilité l’écarte des artifices et de la froideur d’un art que l’on
proclame à l’emporte pièce, « Pompier ».
Sous la savante et pourtant très mélodieuse science du compositeur,
se dévoile à qui sait l’entendre, sa connaissance intime du sentiment. A
l’évocation du Paradis primordial où s’aiment, figures angéliques et
pures, Eve et Adam, la musique transporte par sa candeur juste, jamais
sucrée. Au principe conspirateur d’un Satan habité par la perfidie et le
calcul, on reste saisi par la vérité du portrait satanique; le
mélomane, amateur de musique dramatique appréciera tout autant la forte
activité du choeur mixte, constamment sollicité.
Le travail du chef, Geoffroy Jourdain relève les
multiples défis de cette résurrection. A la clarté du discours
moralisateur, le directeur des Cris de Paris ajoute cette nuance dans le
style et l’intonation qui font cette saveur si spécifique à Dubois: une
manière réaliste et tendre à la fois qui préserve le caractère et le
sentiment. Le chef diversifie accents, couleurs, caractères de chaque
épisode: cohorte angélique des séraphins, barbarie âpre et animale des
anges rebelles; saluons la précision et l’allant de l’Hosanna qui conclue la
première partie; délectons nous tout autant du tableau presque final ou
aux voix solistes du trio Eve, Adam, L’Archange, se joint l’ensemble des
choristes d’où perce la voix du Fils (ténor).: ainsi se lamente une humanité trop faible, désormais implorante… et désespérée du pardon divin.
L’ouvrage qui attend toujours d’être écouté dans sa parure orchestrale
(la partition pour solistes, choeurs et orchestre pourrait bien surgir
d’une collection particulière…) fait figure de nouvelle perle
indiscutablement captivante à porter au crédit des découvertes majeures
du Palazzetto Bru Zane Centre de musique romantique française, comme le
sont aussi les oeuvres dévoilées à Venise et ailleurs d’Onslow, Hérold,
Jadin, Castillon, Joncières (superbe Symphonie Romantique de 1876, nouveau joyau du genre d’autant plus remarquable de la part d’un auteur
applaudi de son vivant à l’opéra avec Dimitri), sans omettre les
prochaines révélations sur Alkan, Pierné, Rabaud… ou Reynaldo Hahn
(dont un colloque a récemment été organisé en juin dernier par le Centre
de musique romantique française).
En plein essor des esthétiques éclectiques, où les artistes revisitent
les styles antérieurs, partisans et contributeurs des vagues « néo » (néo
roman, néo gothique, néo classique, néo baroque…), le Paradis Perdu
indique comme « un retour aux sources »; comme avant Dubois, Berlioz pour
son Enfance du Christ (1854), savait ressusciter une certaine idée de la
« pureté primitive » en retrouvant la « simplicité » baroque (jusqu’à
signer sa partition d’un nom lui aussi réinventé, dans le style
ancien!); en 1878, Théodore Dubois assume pleinement cette direction:
son Paradis a la candeur et la douceur de son sujet; si la partition
doit « éduquer », vertus moralisatrices oblige, elle n’en diffuse pas
moins un charme poétique et musical indiscutable.
On se souvient que le
Palazzetto Bru Zane Centre de musique romantique française avait déjà
révélé en avril 2010, le Concerto pour piano n°2 de Théodore Dubois (avec Vanessa Wagner en
soliste et Les siècles), première recréation mondiale et premier événement musical et musicologique d’importance. Voir notre reportage vidéo: le Concerto pour piano n°2 de Dubois (Festival Le Piano Romantique, avril 2010). Le disque devrait sortir cet automne (Mirare).
L’aventure du projet Dubois à l’été 2011 n’est pas finie: une dernière date de concert à Rouen le 26 août prochain,
précède enfin les séances d’enregistrement pour le disque. Gageons que
chef, solistes, instrumentistes et choeur auront encore enrichi leur
geste musical, car il faut tout donner ici mais dans la nuance pour
exprimer le juste sentiment d’un Dubois infiniment plus subtil qu’il n’y
paraît. Et rendez-vous en avril puis mai 2012 à Venise, au moment du festival « Théodore Dubois (1837-1924) et l’art officiel » présenté par le Palazzetto, pour découvrir d’autres joyaux d’un Dubois décidément surprenant.
Théodore Dubois: Le paradis perdu (1878). Chantal
Santon (Eve), Jennifer Borghi (l’Archange), Matias Vidal (Adam), Alain
Buet (Satan)… Les Cris de Paris, les Solistes des Siècles. Geoffroy Jourdain, direction.
Eté 2011: Dubois, la tournée événement
Avant de consacrer un festival entier à la figure du compositeurfrançais et par la même occasion, d’interroger la notion d’art officiel, Festival « Théodore Dubois (1837 – 1924) et l’art officiel »
(du 14 avril au 27 mai 2012), le Palazzetto Bru Zane Centre de musique romantique française, plus engagé que jamais dans la
réhabilitation de compositeurs oubliés porte dès cet été la réalisation
d’une production événement: l’oratorio Le Paradis Perdu (1878),
programmé dans plusieurs festivals estivaux en France: Montpellier,
festival Berlioz de la Côte Saint-André, Rouen… avant d’enregistrer la
partition pour un disque à paraître courant 2012. Premières images des
répétitions menées à Paris à la mi juillet 2011… La partition
ainsi dévoilée fait figure de perle musicale à mettre au crédit des
récentes résurrections du Centre de musique romantique française: oeuvre
circonstancielle après la Commune, Le Paradis Perdu nuance l’esthétique
académique: efficace, claire, dramatique et édifiante, l’oeuvre
confirme la place majeure de son auteur: habile faiseur, narrateur
raffiné et contrasté, sachant composer pour les voix solistes et le
choeur... En lire +






