Ivan Ilic, piano. Godowski: 22 Etudes d’après Chopin (2010)

Le pianiste américain d’origine serbe, Ivan Ilic, interprète phare du label français Paraty, joue les “22 Etudes d’après Chopin” de Leopold Godowsky ; c’est son second album édité chez Paraty (Préludes de Debussy, 2008) et comme le précédent, d’un engagement total, de surcroît d’autant plus méritant, qu’il s’engage pour un répertoire d’emblée audacieux, signé par un créateur atypique et troublant.
Godowsky, admiré par Arthur Rubinstein soi-même (il lui aurait fallu “500 ans pour maîtriser la technique de Godowsky”), par Rachmaninov et Busoni, autres pianistes (et compositeurs) éblouissants, mérite bien cet hommage ardent tant la très haute technicité digitale que requiert ses oeuvres, reste un défi que très peu de pianistes actuels ont su relever.



Prouesse digitale, défis spirituels

Après Marc-André Hamelin, Boris Berezovsky, Ivan Ilic fait montre d’une technique exemplaire, doublée d’un travail très approfondi sur les intentions expressives du pianiste compositeur transcripteur; la difficulté est liée au handicap personnel de Godowski: jouer toutes les partitions seulement à la main gauche; une prouesse assez troublante pour un pianiste contemporain qui aurait pu choisir bien d’autres oeuvres et de nombreux autres compositeurs; plus qu’une performance technicienne, Ivan Ilic réussit le passage de l’acrobatie à l’exultation libre et tendre sur le plan poétique, voire comme il le dit lui-même, à l’extase esthétique (qui s’appuie tout autant sur un investissement physique total); il ne s’agit pas seulement de franchir des obstacles d’un premier regard insurmontables (comment exprimer le souffle et la complexité polyphonique d’une seule main?), mais surtout d’atteindre cette autre dimension pianistique qui fait des 22 études de Chopin, réécrites par Godowski, les authentiques relectures, puissantes et originales du texte originel.


Transcriptions, exacerbations… recréation

Leopold Godowski, cerveau musicien, expérimental, visionnaire et délirant, d’un souffle démiurgique exceptionnellement doué, laisse avec ses Etudes (au total 53 à partir des 22 léguées par Frédéric Chopin), des pièces déconcertantes sur le plan musical, des recréations qui prolongent, commentent, exacerbent les partitions de Chopin. Ses recréations réalisent un dialogue vivant et dynamique avec leur sujet de départ: la propre technique de Chopin, son univers esthétique intime. C’est un jeu critique et labyrinthique où Godowsky en numérotant ses Etudes ne respecte pas l’ordre originel… volonté assumée de rompre la logique initiale afin de recomposer la rythmique, l’enchaînement des pulsations, le déroulement de tout l’édifice pianistique ainsi revisité. Ivan Ilic, en passeur lui-même ébloui et passionné, dévoile la part de liberté qu’a choisi Godowski, qui confronté au massif chopinien, n’opère pas par paralysie mais par hommage et audace recréateurs. En tant qu’interprète, le pianiste américain sait transmettre la bouillonnante fantaisie et l’invention sans limite qui porte le message de Godowski au-delà de son époque.
Sa démarche qui repousse les frontières techniques, musicales, esthétiques voire spirituelles, montre avec éloquence, la richesse dont peut se nourrir aujourd’hui, tout interprète confronté à l’oeuvre du pianiste compositeur Polonais.

Ivan Ilic, piano. “22 Etudes d’après Chopin” de Leopold Godowsky. 1 cd Paraty 311.205, 1h15. Enregistrement réalisé à l’Auditorium Marcel Landowski à Paris (juillet 2009-juillet 2010). Le livret de l’album est d’une rare érudition claire et accessible. Précieux complément documentaire pour une démarche qui mériterait de plus amples explications.

Illustration: Ivan Ilic (DR)

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