François Couperin: Les Nations (Les Ombres, 2012)2 cd éditions Ambronay

Attention: choc musical ! En poètes enchanteurs, Les Ombres savent colorer, nuancer, ciseler toute la magie d’un Couperin au sommet de l’élégance et de la liberté … européenne. Ses Nations incarnent un équilibre harmonique idéal; une somme compositionnelle aussi universelle et visionnaire que peut l’être l’Offrande musicale de Bach ou Les Pièces pour clavecin en concert de Rameau… Ambassadeur d’une harmonie nouvelle, Couperin le grand rêve d’un monde pacifié où règne l’aspiration au raffinement, à l’esthétisme, à la suprême élégance; entre nostalgie apaisée et grandeur humanisée, le geste des Ombres s’impose comme la nouvelle référence dans l’éloquence expressive du XVIIIème siècle.

Le jeune collectif révélé au festival d’Ambronay dans un précédent album intitulé “ Un concert chez la Reine ” (regroupant déjà Couperin aux côtés de Colin de Blamont, 2010)
confirme ses affinités électives avec la souple et méditative rêverie de François Couperin. Au coeur des années 1720 (1723-1726), Couperin façonne sa propre Babylone, une utopie musicalement accomplie qui sait renouveler la nostalgie enchanteresse du Grand Siècle, tout en l’ouvrant à l’art de la conversation éclairée du nouveau siècle, bientôt des Lumières.


François l’Européen

Des 4 Ordres savamment composées, comprenant chacun, une ample ” Sonade ” initiale, de près de 10 mn en guise d’ouverture (souvent préambule à l’ambition symphonique), suivi de 9 danses des plus finement agencées, les 12 instrumentistes agissent en acrobates solistes, chacun servant sa partie avec une flamme ciselée et orfêvrée d’une énergie fluide et inventive, habitée et nerveuse, irrésistible.

Toujours l’approche sait évoquer, suggérer, nuancer et colorer sans jamais perdre ce laisser-agir, cette décontraction du geste qui renforce l’hypnotique diversité des danses choisies: tendresse caressante des Allemandes; vivacité courtoise et élégante des Courantes; onirisme suspendu des Sarabandes (un adieu jamais vraiment achevé à la beauté de ce monde et aux joyaux passés que les divins accents suscitent d’une mesure à l’autre); rusticité caractérisée des Bourrées; souplesse dansante et ornementée des Gigues… surtout le balancement entre grâce et abandon, solennité et ivresse des Chaconnes et des Menuets…

Des styles réunis, recomposant une Europe pacifiée par le seul geste musical, de La Françoise à L’Impériale, de l’Espagnole à la Piémontoise, les musiciens se délectent des associations de timbres mêlés, vraies splendeurs et choix assumés de ce disque (flûtes, hautbois et bassons, violons et clavecin sans omettre l’éclat pointilliste du théorbe, de l’archiluth ou de la guitare): des quatre ensembles, avouons notre préférence pour l’architecture faite poésie et paysages enchanteurs des Ordres I et III (La Françoise et l’Impériale: les deux ” Sonades ” respectives saisissent par leur variété articulée et leur caractère enchanté)… L’ivresse sonore, l’opulence des couleurs, la variétés des teintes; sans omettre une maîtrise lumineuse des accents, dynamiques et nuances ni une lecture naturelle et fluide qui suit le mouvement jamais contraint donc libre et rayonnant de la respiration, font tous les délices de ce double coffret, l’un des plus éblouissants de musique de chambre baroque édité par Ambronay. Le Centre culturel de rencontre exauce le dessein de l’un de ses engagements les plus méritants: accompagner les jeunes talents. Les Ombres, portés par la gambiste Margaux Blanchard (musicienne de la Cappella Mediterranea sous la direction de Leonardo Garcia Alarcon) et par le flûtiste Sylvain Sartre ont accompli en quelques années, un parcours exemplaire: ils savent apporter en peu de temps, un éclairage personnel et original, d’une absolue poésie, alliant profondeur et suavité, exigence des intentions, maîtrise du style, liberté retrouvée d’un geste magicien. Chapeau bas !

Voilà une réalisation tout aussi stimulante et convaincante que celle de Jordi Savall sur le métier des Concerts Royaux: au geste raffiné, les interprètes ajoutent cette saveur singulière de l’accomplissement intérieur, de l’éloquence et de la magie, faites nécessité.

François Couperin: Les Nations, Sonades et Suites de Simphonies en trio. Les Ombres. Enregitrement réalisé à Lyon en avril 2012. 2 cd éditions Ambronay AMY035.

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