jeudi, décembre 8, 2022

Festival de musique de chambre de Giverny 2007 Bilan général

A ne pas rater

Giverny, dans l’Eure, vous connaissez certainement. La maison de Claude Monet (propriété de l’Institut), son jardin et ses nymphéas, la cuisine jaune qu’a connu le peintre, – et depuis cet été, dépouillée, après un vol honteux, de ses estampes japonaises d’époque,… symbolisent la permanence du « mythe Monet », peintre fondateur de l’impressionnisme, qui est depuis sa mort, vénéré par les hordes jamais atténuées des touristes, américains, japonais, russes… la carte postale paraîtrait idéale. Or le paysage est incomplet. Derrière l’image d’un lieu idyllique (où l’amateur cherchera vainement un tableau original du Maître), il est une autre réalité. Celle du Festival de musique de chambre qui connaît en 2007, sa (déjà) quatrième édition.

L’évènement est adossé à l’autre « versant » touristique de Giverny: son village féerique (déroulé tout le long de la rue Claude Monet, comprenant l’auberge Baudy où se réunissaient tous les peintres de la colonie américaine), ses jardins recomposés et son musée moderne que la Fondation privée américaine, Daniel J. Terra a bâti, où elle a décidé d’y installer un musée dédié à l’impressionnisme… américain. Plusieurs dizaines de tableaux d’artistes Outre-Atlantique venus saisir sur le motif la magie des paysages de Giverny, en bord de Seine, dans le sillon tracé par Monet, constituent aujourd’hui, le noyau de la collection du Musée d’Art Américain de Giverny (MAAG).

A Giverny: émulation, transmission, plaisir

A partir de la dernière semaine d’août, chaque été, s’y déroule sur une dizaine de jours, le Festival conçu par Michel Strauss, professeur de violoncelle au CNSMDP, un festival de musique de chambre qui après Prades (achevé mi août), concentre les meilleurs solistes, réunis auprès de la génération montante des jeunes virtuoses. C’est un Marlboro français, mais avec un concept spécifique. Si le festival américain se déroule sur sept semaines, il offre en concert public, le fruits des répétitions qui ont le mieux fonctionné. A Marlboro pas de programmation fixe. La liste des oeuvres jouées en concert y demeure aléatoire. Tout au contraire, à Giverny, le projet artistique est préétabli. Autour d’une thématique choisie (en 2007, « la musique française »), sous la tutelle d’un compositeur contemporain invité dont les oeuvres sont interprétées, certaines en création (en 2007, après Dutilleux, Kurtag, Penderecki: Philippe Hersant), le festival associe seniors et juniors. Chacun apportant à l’autre l’expérience et la vitalité pour que naisse ce miracle chaque fois recomposé, de l’art du dialogue musical. Le rythme est soutenu: pendant 12 jours (en 2007), les solistes invités assimilent et « jouent » jusqu’à neuf oeuvres différentes, comme nous le rappelle par exemple la pianiste (qui est aussi l’épouse de Michel Strauss) Maria Belooussova. Concentration, ouverture, curiosité et mémoire: les qualités requises pour devenir un grand de la musique sont exigées pour les plus jeunes. Les « senoirs » qui se prêtent sans sourciller au Marathon givernois, stimulent davantage l’ardeur de leurs cadets. Et la présence, souvent le charisme des artistes conviés, le plaisir manifeste qui les habitent à chaque concert, font s’évanouir les obstacles. Ici, le désir de servir la musique, ensemble, entre musiciens, pour le public, est un gage d’excellence. La promesse de moments irréels où le rituel simple de la communion, autour de la musique, transporte et captive. Le festivalier du Giverny 2007 a pu par exemple retrouver Philippe Berrod (clarinettiste) ou Peter Frankl (pianiste) qui avaient quelques jours avant, jouer à Prades. Indices indiscutables d’une « qualité Giverny », désormais éclatante.
Mais il règne ici, un climat d’émulation euphorique, de plaisir musical, où la jeunesse talentueuse s’accordant à l’expérience généreuse des aînés, trouvent une réalisation exemplaire qui emporte littéralement le public.
2007 a été de ce point de vue, une édition particulièrement significative: Michel Strauss a conçu une programmation exigeante et accessible, bouleversante à bien des titres, où quelques chefs-d’oeuvre de la musique contemporaine ont voisiné avec les jalons du romantisme et même de l’impressionnisme musical (Introduction et Allegro pour flûte, clarinette, harpe et cordes de Maurice Ravel, le 2 septembre 2007 à 11h30). Parmi les partitions inoubliables, selon le témoignage du public et des interprètes, citons le cycle de mélodies d’après William Blake, « les chants de l’âme » du regretté Olivier Greif par Maria Belooussova (piano) et Marie Gautrot (mezzo-soprano, le 25 août 2007, donné pendant la journée d’ouverture à 15h).

Philippe Hersant, compositeur invité

Mémorables autant que profondes, graves, souvent déchirantes ont été dans ce registre les oeuvres de Philippe Hersant, compositeur invité qui était présent à tous les concerts. Qui connaît l’oeuvre du musicien, sait combien il apprécie l’allusion et le nocturne, les ombres suggestives, ectoplasmiques ou angéliques, les climats hallucinés, la prière et la plainte, les langueurs surgissant d’un autre monde… Grand amateur de peinture, Philippe Hersant a aimé nous citer aussi Beccafumi ou Pontormo, ces peintres maniéristes dont il aime le caractère fantastique et fantasmagorique, les délires et les constructions fantasques et contrastées, mais aussi Monsù Desiderio dont les architectures vertigineuses et les paysages dévastés parlent à son imaginaire.
Le génie du compositeur est d’évoquer des horizons infinis, des atmosphères suspendues, à la forme évanescente, presque irrésolue dont l’essence interrogative, l’activité ouverte ne cessent de nous captiver. Ce fut l’une des découvertes et des rencontres majeures de cette édition du festival, auprès d’un public demandeur et suiveur, avide même qui applaudit à tout rompre lors de la création des « Ombres de Giverny » jouées par Michel Strauss au violoncelle, pour son sextuor en hommage à Olivier Greif « Im Fremden Land », ou encore pour son quatuor « Nachgesang » composé en hommage aux nocturnes Schumanniens. La relecture des oeuvres de Philippe Hersant était d’autant plus vivante pour nous qui avions précédemment écouté sa pièce chorale « Infinito » (in memorian Fellini), au Festival Musique et Mémoire, à Lure, le 21 juillet 2007.
Le Festival de Giverny est aujourd’hui le seul événement où des auteurs d’envergure (pour ne pas dire les plus grands… ne manquent que… Arvo Pärt, Pierre Boulez ou Kaija Saariaho…!), acceptent le pari d’être joués, de dédier une nouvelle oeuvre, d’expliquer leur travail… dans une proximité fructueuse qui permet à l’auteur de recueillir des témoignages directs du public, aux spectateurs d’être immergés par la question cruciale et vitale de la musique actuelle. Au sein d’une « famille d’indiscutables », Philippe Hersant faisait suite aux précédents compositeurs invités par Michel Strauss, tels Dutilleux, Kurtag, Penderecki… Chacun y a inscrit sa manière et sa personnalité. Tous ont reconnu la justesse du festival, sa qualité humaine, son fini musical, la chaleur et l’intensité des échanges. Dutilleux a souhaité même participer financièrement pour la pérennité de l’événement, Penderecki a souligné combien il serait heureux de revenir… comme spectateur. Hommages exceptionnels, révélateurs du travail accompli, fruit des investissements personnels et collectifs.

Jeunes talents

Des jeunes venus de tous les pays, stimulés par le charisme de leurs aînés. A Giverny, il règne comme un climat d’effervescence contagieuse. Le public ressent l’engagement des artistes. La qualité des concerts vient certes du profil international des instrumentistes. Elle est la conséquence d’une sélection affûtée. Michel Strauss propose au public de découvrir les grands noms de demain dont, aux côtés des « seniors » depuis longtemps reconnus, de jeunes tempéraments qui sont en pleine ascension et vivent déjà de leur art musical. A ce titre, le début de carrière fulgurant de la violoncelliste Maya Bogdanovic, d’origine serbe, élève de Michel Strauss à Paris, a valeur de symbole. Prix spécial du Concours Rostropovitch 2005, la jeune musicienne venait d’obtenir le Premier Prix du Concours Aldo Parisot de Great Montains (Pyeongchang, Corée du Sud), quelques jours avant les concerts de Giverny. Ce sont aussi, parmi un groupe de virtuoses déjà accomplis, le harpiste Sivan Magen, lauréat du Concours de harpe de Jérusalem 2006, élève d’Isabelle Moretti au CNSM de Paris, la violoniste coréenne Ji-Yoon Park (née en 1985 à Séoul, Corée du sud), actuellement en cycle de perfectionnement au CNSM de Paris (classe de Roland Daugareil), mais aussi David Requiro, violoncelle solo des jeunes Orchestres symphoniques de San Francisco et de Boston, ou Arnaud Sussmann dont le violon prometteur assure au jeune instrumentiste qui s’est formé à Nice, Lyon et Paris, un avenir doré: le musicien qui vit à New York (où il étudie depuis 2001 à la Juilliard School auprès d’Itzhak Perlman), vient d’intégrer la série des concerts de musique de chambre du Lincoln Center (2005), après avoir remporté les Concours Andrea Vatelot/Rampal, de la fondation Salon de Virtuosi, et le prix « David Gritz » de Tanglewood.

Adéquation du lieu et du programme

Au final, le festival s’inscrit en toute logique à Giverny. La transmission, la découverte et le partage sont les valeurs fortes qui perpétuent la « tradition » du lieu. Comme au début du siècle, une colonie de peintres américains étaient venus saisir le motif, travailler leur touche et se former localement par l’étude de Monet et des paysages qu’il a peint, les musiciens du Festival de musique de chambre se retrouvent aujourd’hui, approfondissent la signification des oeuvres, échangent, communient, se « donnent ». Quoiqu’on ait pu dire, au moment où étaient jouées les pièces de Philippe Hersant, l’adéquation du programme musical 2007 et du foyer de l’impressionnisme était manifeste. Même s’il offrait au festival ses « ombres de Giverny », le compositeur contemporain honorait l’esprit du lieu: par ombres, il s’agissait bien d’évocations et de défis à l’imaginaire… or quelle oeuvre davantage que les dernières toiles du peintre sur le motif des nymphéas, expriment ce mystère de l’informel, cet appel vers l’autre Monde? Apôtre de la couleur pure, Monet questionne notre imagination. Il y a certes, l’immense artiste qui sublime la réalité par l’éclat et la brillance de la matière. Pourtant à la fin de sa vie, ses nymphéas réorchestrent le motif et tissent ces voiles d’infini… une nouvelle matière qui se fait résonance pure, éclat de l’ombre et du mystère. Autant d’éléments-particules, en partage, qui pour nous expriment et surgissent, dans l’oeuvre de Philippe Hersant. Au moment où nous quittions Michel Strauss et les musiciens invités, les dernières négociations en vue de la programmation 2008, empêchaient encore d’en dévoiler la teneur. Mais une chose est certaine: comment n’être pas aujourd’hui convaincu par l’initiative de Michel Strauss? Comme Dutilleux, il nous plaît d’avoir trouver à Giverny, une colonie de musiciens exemplaires dont le projet reprend tout en se l’appropriant de manière spécifique, la tenue et les promesses de Prades et de Malboro, à leurs débuts. Giverny est le festival de musique de chambre le plus fascinant qu’il nous ait été donné de suivre cet été. C’est aujourd’hui l’événement incontournable à suivre et à vivre dans la dernière semaine du mois d’août… à quelques 80 kms de Paris, soit 50 mn en train de la Capitale!

Festival Giverny 2007. Trois comptes rendus

Giverny, Auditorum du Musée d’Art Américain. Concert Bartok, Brahms. Le 1er septembre 2007 à 15h30
Vernon, Espace Philippe Auguste. Concert Haydn, Hersant, Mendelssohn. Le 1er septembre 2007 à 20h30
Giverny, Auditorium du Musée d’Art Américain. Concert Weber, Hersant, Ravel. Le 2 septembre 2007 à 11h30

Crédit photographique
Michel Strauss et Philippe Hersant © David Tonnelier 2007 pour classiquenews.com

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