vendredi, décembre 9, 2022

Festival de musique de chambre de Beaulieu-sur-Mer Saint-Jean-Cap-Ferrat. Saint-Jean-Cap-Ferrat (06). Eglise anglicane. Concert de clôture : Frank, Chausson, le 11 août 2006

A ne pas rater

Superbe concert conclusif : abordant deux partitions majeures de la littérature française de musique de chambre, les jeunes instrumentistes de cette soirée finale, ont exprimé en donnant le meilleur d’eux-mêmes, le lyrisme enflammé, tour à tour sombre et lumineux, exaspéré et contenu, d’une mordante amertume et d’un souffle avide d’espérance, de Chausson et de Franck. Programme ambitieux, le dernier concert de musique de chambre du Festival de Beaulieu-sur-Mer Saint-Jean-Cap-Ferrat a ouvert des perspectives plus que stimulantes pour les spectateurs mélomanes : il a souligné l’extraordinaire qualité de deux partitions pourtant absentes des salles de concerts, la virtuosité habitée, l’exaltation humaine de jeunes instrumentistes, visiblement ravis de jouer ensemble. La fascination du Festival tient à cette nuance qui scelle sa singularité : l’endurance de jeunes virtuoses, déjà professionnels, ou à l’amorce d’une carrière à venir, heureux d’éprouver ici le plaisir d’un jeu partagé, entre musiciens, avec le public.
Beaulieu et Saint-Jean accueillent un festival à la jeunesse sincère et généreuse qui offre une alliance de talents dont la complicité qui s’accomplit sur scène, se révèle jubilatoire. On rêve souvent d’entendre une telle émotion née de la complicité et du plaisir. Le rêve devient ici réalité. Le Festival l’a démontré cette année encore : pépinière de jeunes prodiges, scène vivante où l’on mesure le risque et la rencontre, découverte d’œuvres méconnues ou inédites. Les défis sont tous relevés avec maestria.
Quelques exemples ? Un Mendelssohn inespéré – né de la rencontre tout aussi stimulante du Quatuor de Crémone et de l’ensemble Syntonia-, un Chopin tout autant fulgurant –produit par la symbiose qui a jailli naturellement entre la pianiste Hortense Cartier-Bresson et l’ensemble Syntonia-.

Nouvel accomplissement indiscutable ce soir.
Duo de rêve, sur le plan de l’écoute réciproque et de l’harmonie secrète, Pierre Fouchenneret (violon) et Julien Gernary (piano) tout d’abord, dans la sonate pour violon et piano de Franck. Franck est bien le maître de Chausson, mais il a composé sa sonate après le trio de son élève, à l’été 1886. La sonate qui fit une impression indélébile jusqu’à l’obsession dans l’esprit perméable de Proust, lequel la ressuscita dans sa prose sous le titre désormais fameux de « sonate de Vinteuil », déroule son ivresse envoûtante grâce à l’archet facétieux et murmuré de Pierre Fouchenneret. Un tempérament de feu, capable d’embraser l’air environnant de l’église, auprès duquel se glisse l’agilité presque amoureuse de son complice au clavier, Julien Gernay. Le silence est tombé sur un public médusé, captivé par l’effusion subtile des phrasés, l’art arachnéen du prodigieux violoniste. On sombre au cœur du lyrisme le plus tendre, sans jamais défaillir : les deux musiciens ont du style, ni trop démonstratif ni jamais vulgaire. Ils gardent résolument la mesure parfaite, cet équilibre entre expression et grâce, qui chante la profondeur d’une légèreté qui n’est qu’apparente. L’aérien le dispute au suggestif. Les interprètes décochent une palette de nuances irrésistibles.

Au duo préliminaire, d’une complicité idéale, a suivi un ensemble d’une égale tenue. Un trio opérant une semblable entente harmonique, en phase de maturité et d’équilibre sonore, dans le trio de Chausson : les musiciens du trio Ernest Chausson,  surprennent par leur intensité de jeu, l’accord trouvé entre les parties, les subtilités de lectures quant aux climats et à l’enchaînement des rythmes et des caractères. Ils ont d’autant plus d’aise à servir le trio de Chausson qu’ils viennent d’enregistrer l’œuvre (disque à venir chez Longdistance, annoncé en septembre 2006, couplé avec le trio de Ravel).

Mais aux regards complices, d’une admirable connivence, en particulier entre les cordes, Philippe Talec (violon) et Antoine Landowski (violoncelle), correspond la recherche constante de l’intensité et de l’hédonisme du son. Cette vitalité à l’œuvre, palpitante en maints épisodes, donne relief aux sentiments mêlés d’amertume et d’abandon, de lyrisme et d’ardeur conquérante. Première œuvre importante dans le catalogue du compositeur (1881), qui précède Le Concert (1890/91), puis les deux quatuors (pour piano, 1897 ; à cordes, 1898), le trio de Chausson exulte littéralement par la fougue et l’entrain des interprètes ; non pas une fougue aveugle et agressive, mais l’expression d’une énergie et d’une conscience canalisée par l’art de la subtilité, de l’élégance et de la nuance. Le piano de Boris de Larochelambert apporte à cette indéniable réussite, sa sensibilité complice : toucher évocatoire, ici pictural, associant la lisibilité de la ligne mélodique à la richesse des climats harmoniques. L’écoute pratiquée de façon permanente entre chaque instrumentiste fait du trio un prodige de conversation musicale, une entente à trois. D’un bout à l’autre, l’instinct gagne en profondeur et en fluidité. Investi, vécu, palpitant, toujours juste et jamais emphatique, voilà un trio pleinement assumé, qui parle à l’oreille, enivre l’âme, touche le cœur.

Portés par l’enthousiasme du public, les instrumentistes se sont rejoints dans la Sicilienne du Concert de Chausson, en guise de « surprise » et d’offrande ultime : une partition impromptue dans laquelle, aux deux violons précédemment entendus (Pierre Fouchenneret et Philippe Tallec), un troisième les rejoignait, Julien Gernary qui laissait le clavier pour l’archet.

Jeunesse, tempérament, risques.Le festival d’Antoine Landowski gagne peu à peu en excellence et en pertinence. Rares, les festivals relevant autant de défis. Pour nous, il s’agit bien d’une confirmation : voici un festival trop méconnu, à suivre et à ne pas manquer. Les festivaliers et les mélomanes fidélisés qui l’ont repéré, ne s’y sont pas trompés. Ils ont bien conscience d’assister chaque année aux rendez-vous de la rencontre, de la découverte et de l’engagement. Un nouveau Prades est en train de s’affirmer. Ce festival deviendra grand et incontournable : il est ce « Prades sur la Riviera » dont nous parlions dès août 2005. Il sait chaque année défendre ce climat de complicité et cet esprit de famille qui désormais la singularisent et le rendent inestimable dans l’arène pourtant foisonnante des festivals de l’été.

Festival de musique de chambre de Beaulieu-sur-mer Saint-Jean-Cap-Ferrat, le 11 août 2006.  César Frank (1822-1890) :Sonate pour violon et piano en la majeur (1886). Ernest Chausson (1855-1899) :Trio avec piano en sol mineur Op. 3 (1881). Pierre Fouchenneret, violon. Julien Gernay, piano. Trio Ernest Chausson : Philippe Talec, violon. Antoine Landowski, violoncelle. Boris de Larochelambert, piano.

Crédits photographiques :
© Jeanne Brost 2006
Le Trio Chausson en répétition
Pierre Fouchenneret (violon) et Julien Gernay (piano)
Tableau final : tous les musiciens saluent après avoir joué deux fois, la Sicilienne extraite du Concert d’Ernest Chausson.

- Espace publicitaire -spot_img
- Sponsorisé -
Derniers articles

CD, portrait. Dimitri Naïditch, pianiste – compositeur (SoLiszt, Ukraine)

DIMITRI NAÏDITCH... C’est un artiste inclassable qui ressuscite les figures emblématiques de la virtuosité romantique. Quand on lui demande...
- Espace publicitaire -spot_img

Découvrez d'autres articles similaires

- Espace publicitaire -spot_img