jeudi, décembre 8, 2022

Dimitri Chostakovitch (1906-1975)

A ne pas rater

Art et politique. Musique et pouvoir. Le débat est régulièrement
relancé au hasard du calendrier des événements et des célébrations. Le
cas des musiciens qui ont été témoins ou ont survécu à la Seconde
Guerre Mondiale : Richard Strauss, Wilhelm Furtwängler, Ernst Von
Dohnayi, est à ce titre représentatif. Il appartiendrait aux
compositeurs du XX ème siècle, de répondre devant l’histoire, de leurs
actes et déclarations aux heures les plus sombres du siècle passé. Etre
un compositeur célèbre et reconnu rend comptable de ses faits et gestes
vis-à-vis du pouvoir en place.
Pas un qui, selon les procès
multiples et souvent la réhabilitation légitime qui a clos leur
dossier, n’ait été dépassé finalement par la cause et la problématique
philosophique et politique qu’il a suscité. Si l’on brouille a
posteriori les relations de Chostakovitch avec les régimes, surtout,
les personnalités officielles qu’il a cotoyées directement ou
indirectement, la consultation des documents et archives aujourd’hui
permet in fine d’avoir une vision clarifiée de ses positions en
direction du pouvoir central soviétique. Le centenaire de sa naissance,
– Chostakovitch est né en 1906-, pose sans en dénouer les
inextricables enjeux, les relations du compositeur avec le régime
soviétique. Chostakovitch et Lénine, puis Staline, une équation qui
conserve son acuité polémique et revêt au moment du centenaire 2006,
une brûlante acuité. D’autant qu’à partir des années 1960, après la
mort de Staline, Chostakovitch semble gravir un à un, tous les échelons
de la hiérarchie de l’appareil soviétique. Il fut un musicien certes
« officiel », en particulier après la mort de Staline (1953). Il fut
surtout, essentiellement lucide, éprouvant un sentiment de compassion
fraternelle pour toutes les victimes de la guerre et de l’ opression
politique. Tentons de démêler les multiples liens d’un dossier
complexe, et identifions l’itinéraire véridique d’un homme confronté à
l’horreur et à la barbarie, hanté par l’idée de la mort et de la
destruction finale du genre humain.

« Fidèle du Parti » ainsi
est présenté Chostakovitch à sa mort en 1975. Le musicien qui a
« servi » les représentants les plus importants du système soviétique,
de Lénine à Staline, de Khrouchtchev à Brejnev, donne une autre version
de ses positions intimes. En miroir avec les événements vécus par
l’homme, ce sont les œuvres du compositeur qui semblent révéler in fine
les convictions profondes d’un être, plus tourmenté qu’engagé, moins
courageux et militant qu’on veut souvent le dire.
La cause du
problème est identique à celle du dossier Wilhelm Furtwängler.
Chostakovitch n’a jamais désiré quitter le sol russe. Préférant à
l’exil assumé, a contrario de Prokofiev et de Stravinsky, la permanence
d’une fonction officielle ouvertement défendue. Furtwängler fit de
même, restant en Allemagne, se conformant parfois de façon équivoque
avec le régime de la barbarie nazie.

Un génie musicien qui dérangeait la dictature
Considéré
contradictoirement, en Occident, comme un musicien à la solde de
l’esthétique soviétique, « servile » et soumis, Chostakovitch fut loin,
dans son pays, d’être célébré et accepté par ses oeuvres. Il fut au
contraire, un auteur jugé dangereux que le Pouvoir en particulier à
l’époque de Staline, et tenu bonne distance de la célébrité et du
confort, pour mieux contrôler un style et une écriture justement
imprévisible donc incontrôlable. Le compositeur nous laisse une oeuvre
en miroir de sa personnalité : certes complaisant en façade mais lucide
et cynique dont les propos dissimulés brossent en définitive une
résistance au pouvoir totalitaire et au régime de la terreur. Il est du
côté des victimes et des oppprimés et le laisse deviner en filigrane
dans sa musique.
Contrairement à ce qui a été dit, il a été une
proie de la censure permanente, et à ce titre se sentait inquiété, aux
bords de la condamnation de l’exil.

Les Deuxième (en hommage à la Révolution), Troisième symphonie, dite « Premier Mai », les ballets « Age d’or » ou « le Boulon »
sont d’un premier regard, des offrandes à la propagande officielle.
Avec la reconnaissance de son talent, le compositeur officiel gagne un
semblant d’autonomie, une indépendance factice qui va lui jouer des
tours. Ses oeuvres lyriques en auront fait les frais. Le « Nez » d’après Gogol (1930) est retiré de l’affiche un an après sa création. Puis « Lady Macbeth »
qui depuis sa création en 1934, connaît un engouement immédiat, subit
les foudres de Staline qui assiste au spectacle le 26 janvier 1936.
C’est le premier scandale dans son oeuvre : un arrêt sans appel qui le
frappe d’une interdiction de poursuivre dans la voie esthétique qu’il a
choisi. « Anti-populaire », l’auteur écrit de la musique confuse et
chaotique dont la musique pornographique, d’un « formalisme
petit-bourgeois » est en contradiction avec l’idéal du réalisme
socialiste. Nul doute que s’il n’avait pas obtempéré, il aurait été
déporté et placé dans un goulag. Ainsi la fin des années 1930, est-elle
occupée à se refaire une image de bon artisan communiste : musiques de
films, Cinquième Symphonie, surtout Septième Symphonie dite
« Léningrad », 1942, qui exprime le chant de victoire, (non dénué de
souffrance et de deuil : Chostakovitch tempère l’hymne patriotique en
écrivant aussi, surtout, un ample lamento pour les victimes
innombrables sacrifiées sur le champs de bataille), d’une nation
soumise à l’invasion hitlérienne. La période de grâce ne dure pas
longtemps. Staline initie une nouvelle vague de répression culturelle,
en 1948, et Chostakovitch apparaît en tête de la liste des compositeurs
« formalistes » et « petits bourgeois », avec Prokofiev et Khatchatourian.
C’est l’époque où dans la dissimulation, il écrit la cantate Rayok
(1948) où il raille le dictateur Staline et son ministre de la culture
Jdanov : tenue secrête, l’oeuvre ne sera créée qu’en 1987 aux USA.
Le
pouvoir Stalinien qui aime brider tout auteur de talent dont le génie
menace, exige une amende honorable en publique qui est une véritable
humiliation. Chostakovitch doit remercier le Parti de lui indiquer la
voie de la vérité, celle juste d’un réalisme proche du peuple. Et pour
mieux mâter l’artiste dangereux, il est renvoyé des conservatoire de
Moscou et de Léningrad. Son quotidien est terrifiant : il vit dans la
terreur, et la menace d’être inquiété. Sans compter, qu’il n’a pas
forcément les moyens de subvenir à sa faim ni un à confort décent. Pour
être tranquille que ne ferait-on pas…? Les intrigues et le climat de
dénonciation aidant, Chostokovitch ira même jusqu’à s’inscrire au Parti
en 1960, il signera une lettre publiée dans la Pravda contre le
« dissident » Andreï Sakharov, un acte de dénonciation qu’il ne se
pardonnera jamais. Homme brisé dont la résistance vaine a pu se
maintenir cependant par un style et une écriture marqués par le double
sens, Chostakovitch doit à son génie musical de s’être sorti
partiellement de l’horreur de la tyrannie. Oeuvre ouvertement séditeuse
dans un pays officiellement antisémite, sa Symphonie n°13, dite
Babi Yar en mémoire du massacre des juifs par les Nazis à Kiev, révèle
le fonds humaniste d’une oeuvre qui a du lutter à armes inégales, avec
le pouvoir et l’autorité de la Terreur.

L’adolescence et la découverte des modernes.
Lorsqu’éclatent les événements révolutionnaires de 1917, Chostakovitch
a 11 ans. L’adolescent est donc le témoin de l’abdication du Tsar (2
mars), de la prise de pouvoir de Lénine (avril). Il assiste à la lente
organisation du système socialiste et partage le formidable espoir que
la nouvelle ère politique suscite : tout une civilisation renouvelée
semble surgir, offrant pour chacun, des perspectives d’épanouissement
et des conditions de vie meilleure. Certains artistes quittent un pays
soumis aux mouvements populaires. D’autres, comme le jeune
Chostakovitch désirent participer à cette construction prometteuse :
ils en écriront le journal continu. C’est le moment où Rachmaninov
quitte la Russie. Installé à Moscou (1918), le gouvernement
révolutionnaire de Lénine doit mater une fronde contre-révolutionnaire
qui sera finalement vaincue par l’armée rouge en 1920. Prokofiev quitte
à son tour la Russie.

Le jeune Chostakovitch entre alors au conservatoire de
Saint-Pétersbourg. Il fait ses premiers pas en accompagnant au piano
des projections de films muets et devient le responsable de la musique
au théâtre des Jeunes Travailleurs de Leningrad. Il découvre les
courants artistiques les plus novateurs, portés par les créateurs en
vue : le poète Maïakovski, le scénographe Meyerhold, le peintre
Rodchenko. Les événements se précipitent. La Russie Bolchévique est
créée en 1922, l’année où Strauss, Hofmannsthal et Reinhardt créent le
festival de théâtre et de musique de Salzbourg. En 1924, Lénine meurt.
Staline lui succède. A Petrograd, rebaptisée Leningrad, le jeune
Chostakovitch qui a 20 ans, découvre les œuvres majeures de la
modernité, dont Wozzek (1925) d’Alban Berg, joué en 1926. L’œuvre ne
sera créée à Paris qu’après 1950 ! Chostakovitch assiste médusé à
l’ensemble des représentations. C’est l’heure du premier triomphe qui
impose sur la scène internationale, un jeune compositeur : sa Première
Symphonie suscite un enthousiasme unanime, que confirme son opéra Le
nez d’après Gogol (1930), également créé à Leningrad (théâtre Mali).
L’oeuvre est d’une liberté radicale. Elle porte ce vent avant-gardiste
novateur qui est en connexion avec les mouvements sociaux. Pourtant,
les associations prolétariennes puis les unités centralisées se
montreront peu ouvertes au travail des musiciens. Les sentences
édictées par la suite à l’encontre des oeuvres musicales se révèleront
même d’une étroitesse intolérante. Chostakovitch ne fera pas l’économie
de très sévères critiques vis-à-vis de son style et des sujets traités.
Bon nombre de ses compositions à venir seront jugées « anti-peuple » et
d’un formalisme contraire à la propagande réaliste du communisme
officiel, en particulier sous Staline. Avant Le Nez, en 1929, le
compositeur a écrit sa première musique de film, pour la nouvelle
Babylone de Kosintsev. Prélude à une longue série d’œuvres de
circonstance qui approche les 40 opus, souvent pour des films plutôt
médiocres.

Essor du système soviétique. C’est
alors qu’en 1932, le pouvoir centralisé radicalise le contrôle des
campagnes, de l’économie, de la culture. Les anciennes associations
prolétaires sont dissoutes (23 avril) et remplacées par une multitude
d’unions professionnelles centralisées téléprogrammées par le pouvoir.
Chacune suivront rigoureusement les canons nouvellement édictés par
Gorki, instituant ce « réalisme socialiste », qui est la nouvelle
religion culturelle. Ainsi par décret, l’ancienne association des
musiciens est remplacée par l’Union des compositeurs, une nouvelle
vitrine censée regroupée l’élite des meilleurs créateurs issus de la
culture révolutionnaire soviétique. Désormais la création culturelle et
intellectuelle est muselée, scrupuleusement soumise au diktat de Moscou.
Le
Nez suscite, comme bon nombres d’oeuvres futures du compositeur, de
virulentes critiques de la presse prolétarienne qui reproche la liberté
de ton et les digressions du sujet qui ne respectent pas les
préoccupations centrales des travailleurs. En 1931, l’ouvrage est
retiré de l’affiche. Il ne reparaîtra qu’en 1974.
Dès lors, qui veut
vivre de son art, doit passer par la validation permanente de
l’autorité : souscrire à l’idéal soviétique, c’est pouvoir être publié,
joué, reconnu et célébré. Chaque union adresse régulièrement une liste
de ses membres à la police. Le système fonctionnera ainsi plus de 50
ans. En 1934, les écrivains se voit définir les nouvelles règles de la
pensée soviétique lors d’un Congrès officiel : l’esthétisme et la
propagande officielle y sont définis scrupuleusement. Ainsi est édicté
les canons du réalisme socialiste. La musique, plus abstraite, n’a pas
autant muselée. L’opéra qui s’appuie sur un livret, proche du théâtre,
est également étroitement contrôlé.

Le cas « Lady Macbeth » et l’ironie triomphante du symphoniste. En
1934, Chostakovitch achève la composition de son opéra, « Lady Macbeth
de Mzensk » qui est créé au théâtre Mali, le 22 janvier. L’ouvrage
pourtant critique, violent, d’une liberté explicitement audacieuse, est
jouée sans obstacle… pendant deux années, comptant plus de 150
représentations. Jusqu’à la représentation au Bolchoï à Moscou, le 26
janvier 1936 à laquelle assiste Staline. Le dictateur qui connaît le
succès du compositeur, a voulu écouter ce drame qui met en scène
l’assassinat d’un tyran domestique, empoisonné par son épouse. Staline
quitte la salle avant la fin de l’oeuvre. Le lendemain, un article
brutal, publié dans la Pravda, intitulé « le chaos en guise de musique »,
accable la musique du compositeur : trop formaliste et anti-populaire.
Des rumeurs indiquent que c’est Staline lui-même qui aurait rédigé le
texte. L’opéra, hier applaudi, devient méprisable et honteux : son
formalisme bourgeois, néo occidental heurte l’idéal prolétaire du
régime soviétique. Il est retiré de l’affiche. Chostakovitch est devenu
« un ennemi du peuple », et la cible potentielle d’une arrestation.
Muselé et humilié, le compositeur meurtri n’écrira plus d’opéra. Il
préfère désormais s’exprimer dans la matière libre et foisonnante,
moins contrôlable car plus abstraite, de la symphonie et du quatuor. Il
préférera reporter la création de sa Quatrième Symphonie, finalement
jouée après la mort de Staline, en 1961. En 1937, Chostakovitch crée sa
Cinquième symphonie à Léningrad. La partition intitulée par son auteur
« réponse d’un compositeur soviétique aux justes critiques », est
ressentie comme un mea culpa, l’expression assumée d’un artiste
désireux de rentrer dans le rang. De fait, le succès de l’oeuvre marque
une sorte de retour en grâce. Chostakovitch devient aussi professeur au
conservatoire. L’année suivante, 1938, est achevé son premier quatuor.
En 1939, le compositeur s’est fait une spécialité de la critique
déguisée : sous un réalisme de bon aloi, sarcasmes, ironie, parodie
alimentent une inspiration lucide qui ne cache pas, pour les oreilles
initiées, ses positions virulentes contre la barbarie ambiante : le
finale de sa Sixième symphonie le démontre clairement. L’année suivante
(1940), Chostakovitch réorchestre l’opéra de Moussorsgki, Boris
Godounov et obtient le prix Staline pour son Quintette. La guerre avec
l’Allemagne fasciste est déclarée : le siège de Leningrad débute en
1941. Il durera deux années, jusqu’en 1943 . Chostakovitch créé deux
monuments symphoniques qui peuvent être considérés comme les pages d’un
journal intime narrant les événements tragiques de l’heure : la
Septième symphonie (1941) s’imposera comme le chant triomphal de la
lutte contre l’hydre nazi, et la Huitième Symphonie, créée à Moscou en
1943, le manifeste d’une nation victorieuse confrontée à l’horreur de
la guerre.

Le choc de 1948. Le contrôle du pouvoir se
durcit encore. 1948 marque un tournant décisif. Un décret rédigé par
Staline et Jdanov, élit les partitions autorisées et celles qui sont
interdites. Bon nombre de compositeurs sont ainsi censurés : Prokofiev,
Khatchaturian, Miaskovski et bien sûr, Chostakovitch qui voit son
catalogue officiel de Symphonies réduit à 3 opus (les n°1,5 et 7) quand
il en a composé déjà 9 !
La plupart des auteurs sont accusés de
produire des œuvres musicalement inaccessibles et méprisantes pour le
peuple des travailleurs. Chostakovitch devient un élément haïssable.
Retour aux années d’isolément et d’humiliation. Son exil ne s’atténuera
réellement qu’avec la mort de Staline, en 1953, le même jour que
Prokofiev. La plupart de ses œuvres ne seront alors créées au rejouées
(comme Lady Macbeth) qu’après le décès du dictateur.
Le compositeur
de plus en plus vissé et accablé par le pouvoir, lit des discours
prémâchés qui lui permettront de faire profil bas. Dos rond, il ne peut
cependant s’empêcher de composer plusieurs partitions ouvertement
séditieuses, à l’endroit des responsables de cette tyrannie culturelle
et intellectuelle : sa cantate Rayok, par exemple, ridiculise Staline.
Mais là encore, l’auteur prend soin de la garder dans un placard.
L’oppression stalinienne semble ne connaître ni de fin ni d’atténuation.

Après la mort de Staline (1953)
,
Chostakovitch accède à des fonctions officielles. Auparavant pour
exorciser la pression et les tensions passées, il compose sa Dixième
symphonie dont le Scherzo brosse le portrait critique du dictateur
décédé. Le compositeur règle ses comptes sous le masque musical. En
1957, il devient membre de l’Union des compositeurs. A Paris, en 1958,
il enregistre ses concertos pour piano avec l’Orchestre national. André
Cluytens enregistre en sa présence, sa Symphonie « 1905 ». En 1960, il
intègre le parti communiste de l’Union Soviétique et compose son
Quatuor n°8. La forme du Quatuor s’affirme : les quinze opus formeront
un journal intime d’une expression fulgurante et intime. C’est le
miroir continu des dernières années, les plus intenses, dont l’essence
recueille les fruits de la réflexion sur une vie marquée par
l’oppression et la dénégation critique. En 1961, sa Symphonie n°12 est
dédiée « à la mémoire de Lénine ». Son ascension au sein de l’appareil
politique se poursuit encore en 1962 où il est député du Soviet
suprême. Les convictions humanistes du musicien se précisent et même
s’affichent sans ambages : la Treizième symphonie qui dénonce le
massacre perpétré contre les Juifs à Babi Yar suscite de vives
réactions de la part d’un régime majoritairement antisémite. Lady
Macbeth est reprise dans une version modifiée qui porte un nouveau
titre : « Katerina Ismaïlova ». Chostakovitch rencontre Britten avec
lequel il se lie d’amitié. La Symphonie n°14 (1969) sera d’ailleurs
dédiée au compositeur britannique.

L’œuvre comme rébus. Le dernier Chostakovitch indique une volonté de repli et l’affection pour les formes énigmatiques. A
ce titre l’équation « DSCH » est un rébus et une signature. La
Symphonie n°10 opus 93, écrite après la mort de Staline est une œuvre
emblématique de l’engagement résistant du musicien contre l’idiotie,
l’arbitraire et l’hypocrisie d’un pouvoir arbitraire. Son fameux
emblème « DSCH », composé de l’initiale de son prénom (D) et des trois
premières lettres de son nom (SCH), fonctionne comme la signature
musicale de BACH : un rébus personnel dont la correspondance musicale
particulièrement tendue,- en résonance avec la violonce de son époque-,
produit un énoncé sonore qui a valeur de chant de lucidité. Ainsi le
motif paraît plus de quarante fois dans les deux derniers mouvements de
la symphonie. L’emblème qui porte le message spirituel de toute une
vie, reparaît quelques années plus tard, en 1960, avec davantage de
force, dans le Quatuor n°8. C’est l’année du bombardement de Dresde par
l’armée anglo-américaine. Comme beaucoup d’œuvres intenses et
violemment dramatiques, le Quatuor et sa série de motifs répétitifs
voire obsessionnels, est instrumentalisé par le Pouvoir qui en fait un
hymne en hommage aux victimes de la guerre et de l’ordre fasciste.
La
publication des lettres du compositeur qui s’explique sur le sens
profond de son Quatuor, a révélé la part autobiographique de la
musique : Chostakovitch, au fil des cinq mouvements qui composent le
Quatuor, dénonce l’hypocrisie et le mensonge du pouvoir soviétique, en
particulier à l’égard des juifs, ouvertement massacrés par les
fascistes. Il y scelle le pouvoir libérateur de la seule musique,
capable d’absorber et d’assumer les événements les plus horribles de
l’histoire. Hier, témoin des scandales historiques,
chroniqueur-symphoniste engagé, Chostakovitch amoindri car il est
malade, édifie une oeuvre nouvelle, spirituelle et philosophique qui
offre pour testament, la comptabilité réfléchie des crimes contre
l’humanité. Dans sa musique, souffle une vision fraternelle,
synthétique, à peine apaisée. La berceuse qui conclue le cycle, a
valeur d’invitation salvatrice : opérer un regard réparateur sur un
monde détruit grâce au rythme de la musique.

L’artiste lucide contre le despotisme. La musique intérieure contre la barbarie de notre monde.
Peu à peu, l’opposition du compositeur contre un pouvoir omnipotent qui
au nom d’un idéal inaccessible demande toujours plus de sacrifices, se
précise. En particulier dans ses cycles de mélodies : au total huit
cycles, regroupant près de 54 mélodies. Amertume, cynisme, aigreur et
tensions, inquiétude et pessimisme marquent une œuvre façonnée par la
censure, mais aussi par la présence de la mort et de la fin.
Dans la
sonate pour alto et piano, oeuvre testament composée en 1975,
Chostakovitch qui meurt la même année, le 9 août à Moscou, se tourne du
côté de Beethoven, en particulier vers le compositeur de la sonate au
clair de lune. Dernier mouvement de la pensée d’un homme usé, en proie
aux forces souterraines de la nuit et de l’extinction. La musique comme toujours compose le plus mystérieux commentaire aux événements qui nous échappent.
Nul
doute que le sentiment tragique qui traverse l’oeuvre, lui confère sa
justesse et sa légitimité : Chostakovitch semble exprimer les terreurs
et la barbarie d’une époque terrifiante. Il se range peu à peu du côté
de la nation souffrante, de l’homme dépossédé et trahi. L’artiste
assiste comme d’autres citoyens soviétiques aux arrestations, aux
déportations, aux condamnations masquées. Sombre et taciturne, il
compose pour s’abstraire des drames incontournables, tout en les
dénonçant. Pourrons-nous un jour en décrypter la profonde vérité, sans
tomber dans les pièges et les artifices de la recherche anecdotique et
opportuniste ? L’oeuvre édifiée prend valeur de miroir d’une époque
particulièrement tourmentée, prise sous l’étau des régimes extrêmistes
les plus radicaux, et les plus homicides. Le climat de Chotakovitch,
sombre et grave, amer et crépusculaire, dénonce les dérives d’un siècle
marqué par la guerre. L’année du centenaire de la naissance tout en
soulignant la grandeur de l’artiste, témoin immergé dans son époque,
nous conduit aussi à nous interroger sur le pouvoir de la musique. La
lucidité du compositeur a dévoilé la barbarie, la violence,
l’intolérance. Autant de thèmes qui au début du XXI ème siècle, n’ont
hélas rien perdu de leur actualité.

Dates clés

12 mai 1926,

création de la Symphonie n°1 à Léningrad. Le compositeur de 20 ans est immédiatement célèbre

28 janvier 1936
,
au
travers d’un article paru dans la Pravda qui démonte la réussite de
l’opéra « Lady Macbeth de Mzensk, Staline fustige Chostakovitch. Le
compositeur devient « anti-peuple ».

21 novembre 1937
,
composition de la Symphonie n°5 par laquelle le compositeur fait amende honorable et retourne en grâce

5 mars 1942
,
création
de la Symphonie n°7 « Léningrad ». Le 19 juillet, l’oeuvre dirigée par
Toscanini est diffusée à la radio et écoutée par des millions de
personnes.

10 février 1948
,
Le rapport Jdanov jette un nouvel anathème contre les oeuvres « formalistes » de Chostakovitch

1971
,
Composition de la dernière Symphonie, n°15.

9 août 1975
,
décès à Moscou. Les funérailles ont lieu le 14 août.


Approfondir

Nouvelle édition des œuvres complètes. Informations : association internationale Dimitri Chostakovitch à Paris La Défense. http://www.devinci.fr/chostakovitch. Tél.: 00 33 (0)1. 41.16.76.21.

DSCH Journal. Site en anglais. http://www.dschjournal.com

Bibliographie
Dimitri Chostakovitch, « Lettres à un ami. Correspondance avec Isaac Glikman ». Albin Michel, 1994.
Gustave Minoz, « Guide des quatuors à cordes de Dimitri Chostakovitch ». Lacour éditeur, Nîmes, 1999.
Grégoire
Tosser, « les dernières œuvres de Dimitri Chostakovitch. Une esthétique
musicale de la mort » (1969-1975). L’Harmattan, 2000.
Liouba Bouscant, « Les quatuors à cordes de Chostakovitch. Pour une esthétique du sujet ». L’Harmattan, 2003.

Crédits photographiques : DR

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