Festival Archipel Genève, Annemasse. Du 19 au 28 mars 2010

Festival Archipel

Genève (Suisse)
Annemasse, Annecy (74)…
Du 19 au 28 mars 2010

20 événements, 13 concerts, 3 spectacles, 2 installations… En ces temps d’anniversarite galopante – 200 bougies par ci, 35 par là, on s’épuise à souffler pour éteindre sur les pâtisseries – , la discrétion d’Archipel sur le rappel de sa date fondatrice (secret bancaire ?) fait plaisir. La Xième édition, donc, de cet inventif et indispensable Festival des bords Lémaniques s‘articule autour de dualités : même / différent, dedans/dehors. Une occasion pendant 10 jours d’interroger les grands aînés (Schnebel, Boulez, Huber, Nono, Crumb, Bayle, Ligeti, Xenakis ) et les héritiers ( Rihm, Murail, Pauset, Jarrell), la musique « en face » de la littérature (Darwich, Borges), tout en privilégiant la découverte des foisonnants essais de la jeune création internationale.

Et les premiers jouets de la jeune lumière

Archipel…, un beau nom : tiens, au singulier, un titre boucourechlevien… de navigation entre les îles, « Salut ! divinités par la rose et le sel, Et les premiers jouets de la jeune lumière, Iles…Dans la rumeur des ceintures de mer, Vous m’êtes à genoux de merveilleuses Parques, Rien n’égale dans l’air les fleurs que vous placez, Mais dans la profondeur, que vos pieds sont glacés ! » …Non, rien n’égale la splendeur antiquissime de Paul Valéry, et on a plaisir – pour soi-même, égoïstement, puis pour les lecteurs conviés à la navigation métaphorique sur le Net – à placer la nouvelle session genevoise sous un tel patronage. Archipel a la saine habitude des thématiques vigoureuses, et 2010 n’échappe pas à la règle, mais installe des couples-antithèses : identité-différence, modèle-reprise, dedans-dehors…Avant d’examiner cela, rappelons les données statistiques et le bon vieux quantitatif, miroir du plus discret qualitatif : « 13 concerts, 3 spectacles, 2 installations, 2 conférences. Au total 63 œuvres de 62 compositeurs par 82 ensembles et solistes, dont 27 en créations mondiales et 1ères suisses. Auteurs originaires de 18 pays. Et côté jeunes, 25 moins de 40 ans (dont 14 Suisses) »… N’en jetez plus, la coupe est pleine, cette page aussi. Mais c’est gage d’inventivité pendant les dix jours de ce Festival de haute culture, piloté par le compositeur Marc Texier, qui multiplie les rapprochements avec la littérature et l’histoire visuelle…

Des séries infinies de temps

Ainsi de ce chapitre-concert des « Sentiers qui bifurquent », haut-lieu des divagations fascinantes par leur écriture rigoureuse et anti-émotive que Jorge Luis Borges a imaginées au coeur de ses Fictions. « Je sais que de tous les problèmes, aucun ne l’inquiéta et ne le travailla autant que le problème abyssal du temps. Eh bien c’est le seul problème qui ne figure pas dans Les Sentiers. Il n’emploie pas le mot qui veut dire temps. C’est une énorme devinette ou parabole dont le thème est le temps ; cette cause cachée lui interdit la mention de son nom…Car il ne croyait pas à un temps uniforme, absolu, mais à des séries infinies de temps, à un réseau croissant et vertigineux de temps divergents, convergents et parallèles, cette trame de temps qui s’approchent, bifurquent ou s’ignorent pendant des siècles embrasse toutes les possibilités… ». Les jeunes compositeurs – Pauline Julier, pour la scénographie, Xavier Lavorel, pour l’électronique _, sont nés en la même année, 1981 : revoilà le labyrinthe helvétique à convergences, bifurcations (et pourquoi pas ? poteaux indicateurs de la Maison Müller-Schubert pour un Voyage (de fin) d’Hiver) sur les rives du Léman, qui se met en place ! Au spectateur-auditeur-wanderer qu’est implicitement l’Archipélien de choisir son parcours dans cette installation – une forme de Hall qui mentalement doit reconstituer Le Sentier borgésien – , dont les « compositeurs » disent qu’il comporte « autant de stations où réfléchir à la recherche d’une solution au crime que « raconte » le récit d’espionnage borgésien».


Et la gueule…

Poussé à l’imaginaire via la culture du XXe, pourquoi ne pas également placer le spectacle « Ouvrages de gueule » que 2 chorégraphes (Prisca Harsch et Pascal Gravat) et un vidéaste (Keija Ho Kramer) installent le 20 mars au Théâtre du Grütli dans l’écho peut-être lointain d’un des romans les plus symboliques et forts de l’Allemagne du XXe, Doktor Faustus de Thomas Mann ? On se rappelle que le compositeur (inventé) Adrian Leverkühn avait signé le pacte faustien avec Mephisto, lui assurant des années de génie inspirateur mais le condamnant à la perte dans la folie. Et dans l’ultime chapitre, Leverkühn donne « la première audition » (un délire verbal, hors sens, pour les auditeurs) de son « Chant de douleur » : « …il plaquait des accords dissonants ; en même temps il ouvrit la bouche comme pour chanter, mais seul un cri de douleur, demeuré à jamais dans mon oreille, s’exhala de ses lèvres. Il ouvrit les bras dans un geste d’étreinte, puis soudain, comme foudroyé, il tomba et glissa du tabouret sur le sol. » Ne pourrait-on voir en cette fin tragique le début d’une réflexion – ancrée dans l’histoire allemande des temps nazis, selon Thomas Mann – sur l’inarticulé (le cri), mais aussi, au-delà du désastre, le nouveau départ d’une possible écriture ? Qui serait, elle, fondée sur l’inarticulé, l’inharmonieuse absence de langage signifiant, le souffle, le geste à l’état brut. Deux auteurs allemands, hantés par la catastrophe historique de leur nation, ont ainsi commencé une œuvre à partir du constat de cette négativité absolue : Dieter Schnebel (né en 1930) et Helmut Lachenmann (né en 1935, auquel Archipel s’est particulièrement intéressé). Avec les « Maulwerke » (Ouvrages de gueule, dans les années 1970), Schnebel avait peut-être encore davantage scandalisé que Lachenmann, plus passionné par la (re)naissance du son instrumental, et s’était tourné vers le « corps (à l’état) pur, donc impur » (parce que diabolisable et sans transcendance). Le travail sur Schnebel désire traduire « par le corps et le souffle une musique notée comme une tablature articulatoire, et le spectacle propose une double interprétation musicale puis dansée ».

« Dieu ! le fracas que fait un poète qu’on tue »

A l’inverse de cette origine bouleversée, si proche du néant, le concert du 23 mars réunit trois compositeurs autour d’une parole poétique, somptueusement articulée, à la fois universelle et enracinée dans la vie et le génie même d’un peuple déraciné, exilé ou opprimé. L’écrivain qui symbolise sans doute le mieux son peuple, par sa vie et son écriture, est le Palestinien Mahmoud Darwich (disparu brutalement en 2008, à 67 ans), et à côté du plus ancien « Upon Silence » de George Benjamin, inspiré par le message esthétique de son compatriote Purcell, deux compositeurs s’y affrontent à la parole du poète. Brice Pauset (né en 1965) tente « un portrait de Darwich, dont son Concerto II est le mouvement lent : il pose la question de l’écriture concertante dans un contexte de dialogue presque impossible et de l’empreinte culturelle propre à certains instrumentariums », selon le musicologue Philippe Albera, « âme pensante et écrivante» du groupe Contrechamps dont l’ensemble orchestral et des solistes (conduits par Peter Hirsch) apportent ici leur contribution au Festival.(C’est leur 6e concert d’une saison qui marque par ailleurs, et de façon autonome, la vie musicale à Genève et bien au-delà…) Quant au 3e intervenant, Klaus Huber, né en 1924, « frère en esprit » de Bernd Aloïs Zimmermann dont il partageait les préoccupations éthiques, on n’est pas étonné de l’avoir vu consacrer en 2005 un Concerto de chambre (violoncelle, baryton, contreténor et 37 instruments) de grande ampleur à la poésie de M.Darwich. Ce musicien si attentif aux malheurs et aux espoirs du monde – telle est sa morale, religieuse et politique -, et ne négligeant rien de l’antériorité musicale – le Moyen-Age – comme d’une « géographie » de l’extra-européen, notamment moyen-orientale(instrumentarium arabe), prend aussi parti pour un poète voyant et persécuté au nom de son peuple. Il l’avait fait à propos d’Ossip Mandelstam, l’écrivain russe assassiné par le totalitarisme stalinien, et il reprend cette idée de soutenir à travers l’oeuvre de Darwich « l’homme une fois encore exploité et humilié ».

L’infini turbulent de la chute

Vous avez dit espace descendant et inspiration picturale ou vidéaste ? Au commencement, était aussi l’expérience breughelienne dans la Chute des anges rebelles et surtout l’amère constatation du monde indifférent à Icare qui se noie, petit bouillonnement entre laboureur et navires du lourd commerce ralliant la sécurité du port… Autour du vidéaste Paolo Pachini, trois compositeurs immergent dans le tourbillon de ce que Michaux nomma, par expérience extrême des drogues une « Connaissance par les gouffres », au bord de « l’Infini turbulent ». Michael Jarrell, lui aussi élève de Klaus Huber, et très attiré par la peinture, est « chantre de la beauté idéale », tout en donnant en « Assonance IIIb » la sensation de cette série, « chaque nuit n’est qu’une trêve entre deux jours ». Martin Matalon, l’Argentin qui a évidemment été inspiré par l’univers de Borges et sa Bibliothèque Infinie, donne dans Tunneling un exemple de sa « luxuriance sonore », et Raphael Cendo dans Charge celui de ses « saturations furieuses ». Ici donc, trois visions « d’un archétype universel, l’idée de chute et trois Vanités, méditations sur le devenir de l’homme et sa fin certaine ». Ce concert du 22 est réalisé en co-production avec les Musiques Inventives d’Annecy (M.I.A,Philippe Moënne-Loccoz), partenaires français d’Archipel, et donné à Annecy même.

Dans A travers le miroir, on « multiplie les perspectives et lignes de fuite, dans la théâtralité du geste musical et les strates de la réminiscence ». Un autre « jeune Argentin », Luis Naon, y propose donc un Speculum Memoriae (borgésien, peut-être ?) ; Pierre Boulez, dans l’optique valéryenne du Narcisse («ô semblable et pourtant plus parfait que moi-même ») réinstaure le « dialogue de l’ombre double» , entre clarinette et bande magnétique. Quant à Tristan Murail, l’un des instaurateurs – avec Gérard Grisey et Hugues Dufourt – de la pensée « spectrale », ses Winter-Fragments opposent « l’immobilité glacée d’un lac gelé, l’éblouissement paradoxal et statique de la lumière hivernale, aux mouvements tourbillonnants de la neige soulevée par les rafales. Infinie lecteur, turbulence chaotique : la nature nous offre des modèles dont la complexité, surpassant l’entendement, ne peut s’appréhender que par imagination poétique. » (Ici donné à Annemasse le 24 sous la direction de William Blank ; rappelons que ces Winter-Fragments, et les 13 Couleurs du Soleil Couchant, avaient été enregistrés par Les Temps Modernes lyonnais, chez ACCORD 472 511. Et qu’un DVD avec travail du vidéaste H.Bailly-Basin , en avait été réalisé avec les M.I.A.). D’autres pièces des jeunes Adam Maor, Riyo Kojim, A. Servière, J.Bucchi et M.Garcia Vitoria voisinent en « fixé-live » avec 13 Couleurs de T.Murail, le 20 mars.

Les eaux murmurantes et les fleurs haut-parleurs

Et puis voulez-vous écouter « le murmure des eaux » ? Les jeunes compositeurs Ruben Abrahamyan (Arménie) et Miguel Farias(Chili) y rêvent sous la haute autorité de leur aîné François Bayle, dont une version octophonique de Jeïta nous rappellera que le Français demeure un poète-fondateur. Jeïta, c’est une grotte libanaise découverte à la fin des années 1960, et dont F.Bayle a fait un lieu magique de recréation sonore, qui a marqué l’évolution de la musique acousmatique. Comme l’écrivait Maurice Fleuret dès la parution de l’œuvre en 1970, ce « Murmure des eaux va suivre son cours tortueux dans le conscient et le subconscient, sculptant ici et là des objets de parfaite gratuité, semblables aux fleurs de pierre de la grotte, des concrétions dures obéissant à la plus exigeante rigueur. » Et pour évoquer les grands exemples, « Points-Lignes » rassemble 3 œuvres de Klaus Huber ( dont un Kammerkonzert, « Intarsi », à la mémoire de Lutoslawski et en réminiscence de l’ultime concerto (K.595) de Mozart), un Ligeti (Melodien) et un Nono (Polifonica). Même, différent, prolongé, reproduit, « palimpsesté »(le jeu de grattage sur manuscrit qui peut rapporter gros du côté de l’imaginaire)… Tout cela et aussi George Crumb, Wolfgang Rihm, le Pierrot Lunaire en cabaret sous l’affiche schoenbergienne (l’ami du compositeur, Max Kowalski, en avait écrit un « double »)… Un Data, où percussions et électronique (de Xenakis et Grisey, de Hurel et Cendo ou Bedrossian –« distorsion du temps, ambiguïtés des timbres,oscillations à la frontière de la note et du bruit, architectures souterraines en strates ») ont tendance à faire Scratch. Ou encore, pour rejoindre la Nature mariée à la technologie, un Ec(h)osystème, installation où le jeune Colombien Daniel Zea avec ses 180 fleurs haut-parleurs fait des visiteurs de sa plantation « des insectes butinant les sons ». Pour mieux y trouver « l’absente de tout bouquet » ?

Genève et autres lieux. Festival Archipel. Genève (Plainpalais, Grütli,RadioSuisse Romande,Victoria Hall) ; Annecy, Annemasse (France, 74). Du vendredi 19 au dimanche 28 mars 2010. 20 événements, 13 concerts, 3 spectacles, 2 installations, 3 conférences, films. Information et réservation : Tél.: 041 22 329 42 42 ; www.archipel.org

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