Fauteuils d’orchestre volume II : la musique en famille

logo_france_3_114142_wideFRANCE 3, Lundi 18 décembre 2017, 20h55. Fauteuils d’orchestre. Anne Sinclair, en présentatrice mélomane, reprend le créneau laissé par l’inestimable Jacques Chancel et son émission Le Grand Echiquier, qui a souvent été le seul écran en prime time offert à la musique classique. L’animatrice, un rien grande dame, se la joue proche des artistes et récidive à l’heure de grande écoute, dans un programme entièrement dédié au classique (et à l‘opéra) ; après une émission totalement consacré au baryton Ruggero Raimondi, – inoubliable Don Giovanni chez Losey (1979), le sujet du programme de plus de 2h ce soir, met cette fois en lumière le métier de musicien comme une affaire de famille. Les Bach, Couperin, Mozart, Mendelssohn, Kleiber, Jordan… ont démontré que le génie et la passion de la musique pouvait se transmettre d’une génération à une autre, de parents à enfants, de frère à sÅ“ur.
Qu’ils soient mariés, frères et sœurs ou parents ou enfants, les musiciens d’aujourd’hui viennent sur le plateau ; ils témoignent et racontent comment ils partagent leur passion et leurs vies d’artistes.

C’est autour de plusieurs générations que France 3 a souhaité articuler la soirée, pour une émission qui éclaire talent, travail, amitié. Classiquenews ajoute d’autres valeurs tout aussi fondamentales dans l’accomplissement et la transmission : le partage, l’écoute, le travail collectif.
Anne Sinclair partage des moments intenses avec notamment de jeunes artistes comme Jodie Devos, David et Thomas Enhco (les petis enfants du chef Jean-Claude Casadesus, fondateur légendaire de l’Orchestre National de Lille), mais aussi avec les « grands noms des scènes musicales internationales » (dixit le dossier de presse en toute humilité) tels que Roberto Alagna, Aleksandra Kurzak (sa nouvelle épouse à la ville), Natalie Dessay qui s’offre une seconde carrière en crooneuse jazzy, pas toujours très convaincante), la soprano coloratoure Diana Damrau (et son époux, la basse Nicolas Testé, présent lui aussi) ou donc le chef exemplaire (pour son engagement et sa volonté d’ouvrir la musique et l’activité d’un orchestre sur la cité), Jean-Claude Casadesus.
Avec l’Orchestre National de France dirigé par le chef James Gaffigan (ou Jean-Claude Casadesus, dont l’ouverture de l’opéra La Force du Destin de Verdi).

Au programme : de la grande musique, des surprises, des découvertes et le plaisir du partage… Présenté par Anne Sinclair / Avec l’Orchestre National de France, dirigé par James Gaffigan.

casadesus_603x380 Ugo ponte ONLNOTRE AVIS. Les moyens sont ambitieux pour cette 2è expérience télégénique. Il y a certes des défauts de réalisation encore trop manifestes (les mouvements rapides, incessants de la grue sur les artistes en train de jouer ou de chanter, en plans trop rapides, en succession hystérique, ou encore la choix de la présentatrice – à notre avis pas assez consensuelle, un rien « sophistiquée » : pourquoi ne pas jouer la carte de la jeunesse et préférer un duo d’adolescents qui aiment passionnément le classique : rien de tel pour décloisonner l’image du classique à cette heure de grande écoute). Mais ne boudons pas notre plaisir car les moments de pure magie son cependant présents, assurant au classique, cette télégénie parfois sidérante. 
Parmi les moments enchanteurs de ces plus de 2h d’écoute et de découverte, voici nos coups de coeur en cours d’écoute :

Le début, comme une ouverture lyrique à deux voix : « Heure exquise, qui nous grise, lentement… » (La Veuve joyeuse, Franz Lehar), chanté par le couple d’opéra : Roberto Alagna et Alexandra Kurzac. Puis, deux sœurs pianistes évoquent leur vie et leur formation avec, épisode détonant, en contraste polémique, une évocation du jeune Lang Lang, « fanatisé » par son père musicien dans l’armée chinoise, et dont la discipline radicale paraît à l’inverse de leur propre destinée et expérience, le contreexemple « effrayant » (dixit Anne Sinclair) à ne pas suivre. Un léger malaise s’installe alors chez les auditeurs.

Autre temps fort : Jean-Claude Casadesus dirige Verdi (Ouverture de La Force du Destin) : direction claire, gestes sûrs et maîtrisés, exprimant la dramaturgie suprême d’une destinée contraire, celle d’un fatum inexorable qui étouffe et écrase les coeurs en une tragédie purement verdienne… Jean-Claude Casadesus poursuit ensuite face à l’animatrice, précisant non sans élégance ce qui se joue quand le chef d’orchestre prend sa baguette : « Diriger, c’est être au service de la musique, dans le respect de ce qu’a souhaité le compositeur ; tout se joue dans la relation entre les tempi, selon son propre rythme biologique, et assurer coûte que coûte l’unité; tout cela nécessite de la clarté ; la main droite indique le chemin, le rythme ; la main gauche, l’expression (précisant alors dynamiques, phrasés, couleurs), c’est la main du cœur, des inflexions… Il faut tout chanter pour que cela devienne naturel. il faut fédérer les respirations de tous, pour que se réalise l’unité ; c’est donc une question d’équilibre, et le prolongement d’un long travail préalable : seul à la table ; dans la direction face et avec les instrumentistes de l’orchestre ». On ne saurait être plus précis et passionnant. Bravo maestro.
Puis, transmission intergénérationnelle, le chef Jean-Claude écoute le Trio Casadesus, composé de sa fille (Caroline, soprano) et ses petit-fils (Thomas et David Enhco, respectivement trompettiste et pianiste) ; ils chantent un air de l’opérette Giudetta de Lehar… précisément le tube « Mes lèvres donnent des baisers à souhaits… » : hymne à la volupté la plus subtile.

Avouons demeurer de marbre face à Natalie Dessay qui chante, susurre les airs à succès des Demoiselles de Rochefort … (« Je ne sais rien de lui et pourtant je le vois… »). Passer de l’opéra à la chanson reste un exercice délicat. Pas sûr que ce répertoire lui aille totalement.

DEVOS jodie soprano portrait classqiuenewsPuis, parmi la nouvelle génération de jeunes chanteuses, vraie coloratoure au timbre velouté, aux vocalises précises, au style fin : le « Salut à la France  (à l’espérance, à mes amis, à mes amours, à la gloire »)… hymne national de La Fille du Régiment de Donizetti par la cantatrice belge Jodie Devos, vraie interprète pétillante… (« Souvenirs, revenez avec eux… » ), qui fait de l’air patriotique, une scène d’ivresse vocale et expressive.

Anne Sinclair a bien raison de souligner les vertus des programmes éducatifs où le classique s’invite dans le quotidien d’enfants et d’adolescents que rien ne destinait un jour à pratiquer un instrument : l’expérience et le projet « Demos » est en cela exemplaire : dans les quartiers, pratiquer la musique classique, à Bagneux par exemple, invite les enfants à découvrir tout un monde et un art de vivre qui leur était étrnager ; pratique instrumentale, initiation, discipline, style de vie, développement de l’écoute, de l’attention, de la rigueur, jouer ensemble… sont les bénéfices de cet apprentissage sociétal et citoyen d’une utilité majeure. On se souvient en particulier du témoignage de Julien qui pratique désormais le classique et a même entraîner ses parents dans l’aventure… la transmission se fait aussi dans ce sens, d’enfants à parents (et pas toujours l’inverse).

Le jeu télévisuel bascule toujours dans la démonstration à outrance, où la musique signifie moins qu’elle ne démontre… l’épisode où 3 jeunes invités jouent de concert le Triple Concerto (piano, violon, violoncelle) de Beethoven est en cela emblématique : comme une compétition, chacun joue sans guère de profondeur sinon regardez/écoutez comme je peux jouer vite, et plus rapidement que les autres ; ils ont perdu hélas le sens de l’écoute. Le chef qui leur tourne le dos, ne peut guère calmer les ardeurs. Dommage car le Triple Concerto de Beethoven gagne justement quand les 3 solistes savent jouer la carte de l’entente allusive et de la complicité murmurée. C’était à notre avis le point faible de l’émission.

damrau dianaQUAND L’OPERA reprend ses droits… Enfin à plus de 2h du programme (2h12), on se réveille avec le chant brillant, celui incarné et fragile à la fois, de l’allemande Diana Damrau (excellente Traviata, Lucia, Constanze, Reine de la nuit…) dans Les Vêpres Siciliennes de Verdi ; la diva internationale chante Elena, duchesse de Sicile, dont le mariage donne le signal du massacre des Français par les Siciliens (« Mercè dilette amici »)…audacieuse, la soprano coloratoure chante un air un peu trop large pour elle… mais avec quel sens dramatique. D’autant que l’oeuvre reste rarement jouée. Son mari est présent (Nicolas Testé, basse plutôt convaincante). très justes, ils témoignent de leur tentative de chanter ensemble, ce qui n’est pas toujours évident car les duos amoureux pour soprano et basse sont très rares à l’opéra… quand dans tous leur déplacement, les enfants (et leur institutrice) les suivent à chaque engagement, afin de garder l’unité de la famille. Admirable. Nouveau temps fort de l’émission :  quand, de La Gioconda de Ponchielli, Nicolas Testé chante l’air (très rare lui aussi) d’Alvise… Ombre de mia prosapia (à 2h20mn) : bravo pour ce choix original.

Enfin, saluons la dernière séquence avec la pianiste Anne Queffelec et son fils Gaspard Dehaene qui jouent à quatre mains un Mozart de grâce et de malice, profond et enfantin à son image (Sonate en Ré majeur K123a) : plein de verve, de facétie (déjà rossinienne) et de grâce (proprement mozartienne à 2h40mn) ; bel effet de transmission entre la mère et son fils… joue du tennis puis du piano…

——————————

logo_france_3_114142_wideFRANCE 3, Lundi 18 décembre 2017, 20h55. Fauteuils d’orchestre. Avec Roberto Alagna, Aleksandra Kurzak, Frederico Alagna, Natalie Dessay, la famille Casadesus : Jean-Claude, Caroline, Thomas et David Enhco, Khatia Buniatishvili et sa sœur Gvantsa, Anne et Yann Queffélec et Gaspard Dehaene, Sarah et Deborah Nemtanu, Diana Damrau et son époux Nicolas Testé, les enfants du projet DEMOS, Jodie Devos, le Sirba Octet… Animé par Anne Sinclair.

Comments are closed.