Ernest Reyer (1823-1909): Salammbô, 1890Marseille, Opéra. Du 27 septembre au 5 octobre 2008

Ernest Reyer (1823-1909)

Salammbô, 1890


Marseille, Opéra

Du 27 septembre au 5 octobre 2008

Lawrence Foster, direction

Yves Coudray, mise en espace

 


France Musique
samedi 11 octobre 2008 à 20h

Grand retour sur la scène lyrique, attendu avec impatience à l’occasion du centenaire de son auteur: Ernest Reyer, né le 15 janvier 1823. Marseille sa ville natale se devait bien d’honorer la mémoire artistique et musicale d’un enfant du pays, en programmant son opéra Salammbô (1862), d’après le roman dyonisiaque et archéologique, de Gustave Flaubert. Créé en Bruxelles en 1890, d’après l’adaptation pour l’opéra de Camille du Locle (qui avait adapté auparavant Aïda pour Verdi), l’ouvrage investit l’Opéra marseillais dans une version mise en espace sous la baguette de Lawrence Foster avec dans le rôle-titre, la mezzo américaine, Kate Aldrich. Production événement.

La Salammbô de Reyer
Auteur célébré de Sigurd (1885), Reyer (1823-1909) que l’on compare souvent et défavorablement à Wagner, s’intéresse lui aussi à Salammbô. Il est vrai que son activité parallèle de critique pour le Journal des Débats (comme le fit Berlioz), lui vaut de profondes inimitiés au sein du sérail musical. Mais le grand public applaudit son ouvrage précédent, Sigurd (1884), célébrant surtout dans la partition, ses affinités berlioziennes (avec Les Troyens par exemple) et la réussite d’un wagnérisme à la française.
Le musicien formé entre autres par l’excellente pianiste et compositrice, Louise Farrenc, l’une des ses tantes, s’illustre d’abord en mettant en musique plusieurs textes de Théophile Gautier (dont la Symphonie Le Sélam ou le ballet Sacountalâ de 1858…)
Avec Salammbô, Reyer retrouve et réalise ses aspirations musicales pour le rêve et l’exotisme: un orientalisme de plus en plus prononcé (Sacountala est d’inspiration hindoue, et son premier succès lyrique, La statue de 1861, prend prétexte des Mille et une nuits) qui porte son inspiration la plus réussie.

Le chantier
Du reste, tous les commentaires louent la science des mélodies originales, un refus de toute complaisance et lieux communs, des harmonies “fraîches”, l’orchestration à la fois savante et personnelle. A l’origine de Salammbô, auquel Reyer pense dès 1864, Flaubert accepte une mise en musique, mais il songe d’abord à Verdi, dans une adaptation de Théophile Gautier… Ce dernier meurt en 1872,… sans avoir rien écrit. Flaubert se tourne alors vers Catulle Mendès. Heureusement, Reyer reprend la main et suggère à Flaubert Camille du Locle : l’auteur de Salammbô accepte. Le chantier peut donc commencer. Il sera encore interrompu quand meurt Flaubert en 1880, laissant un temps, Reyer, comme démuni. Mais les éléments du drame lyrique se précisent. Ils modifient par exemple la mort de Salammbô, laquelle se poignarde (alors que dans l’ouvrage originel, la jeune femme meurt à la vue du coeur arraché de son amant, Mathô).
Au final la partition laisse toute la place à l’héroïne, offrant à la créatrice du rôle, à Bruxelles, Rose Caron, une incarnation spectaculaire, même si Reyer fusionne solos et récitatifs en un flux continu: pas d’airs isolés, ni de scène fermées. Grand admirateur de Berlioz et aussi de Gluck, Reyer soigne la lisibilité du chant déclamé auquel il associe un orchestre somptueux, d’un dramatisme efficace. C’est un tissu à la couleur permanente qui produit ce que les critiques de l’époque n’ont pas manqué de relever: mysticisme, rêverie, climat d’extase et de ravissement… Au centre de la partition, point culminant de l’orientalisme rêvé par Reyer, les rituels lunaires de l’acte II, où la prêtresse plus langoureuse que jamais, célèbre Tanit, où paraît Mathô (venu dérobé le Zaïmph, voile sacré de la déesse) que Salammbô, saisie, comme envoûtée, prend pour un dieu…

Flaubert et les musiciens
Entre extase et sensualité, cruauté barbare et reconstitution antique, Flaubert convoque en une fresque époustouflante, les héros de l’histoire carthaginoise : Salammbô, vierge sacrifiée au culte lunaire de Tanit; le beau roi numide qui lui est promis Narr’Havas, sauvage et virile; le noble et terrible chef des mercenaires, Mathô le lybien : le seul homme auquel la divine prêtresse se soit jamais donnée. Un amour fantastique et hallucinatoire s’empare des êtres soumis à sa puissance: entre Salammbô et Mathô, rien ni personne ne peut s’opposer, sauf la mort… C’est d’ailleurs dans les moments qui expriment l’aimantation du couple que l’écriture de Reyer se montre la plus inspirée.
Au trio amoureux, Flaubert ajoute aussi des personnages à fort tempérament: la figure du père, Hamilcar dans les jardins duquel l’ouvrage s’ouvre avec fracas et souffle épique (“C’était à Mégara, faubourg de Carthage, dans les jardins d’Hamilcar…” : ainsi commence la fable du romancier français), Shahabarim (le grand prêtre), le général Giscon…
Berlioz comme Maupassant, mais aussi Moussorgski, ont immédiatement reconnu dans le verbe de l’écrivain, une portée jubilatoire propre à être mise en musique. A ce titre, la reconstitution archéologique et littéraire de Flaubert s’apparente à un véritable roman opératique qui appelle naturellement les tableaux d’histoire et les épopées théâtrales.
Plus récemment, Philippe Fénelon (1998) et surtout avant lui, Florent Schmitt (cycle symphonique de 1925), ont relevé le défi de l’adaptation musicale du massif flaubertien.

Ernest Reyer (1823-1909): Salammbô. Opéra en cinq actes, créé à La Monnaie de Bruxelles, le 10 février 1890.
Opéra de Marseille, du 27 septembre au 5 octobre 2008.

Distribution: Salammbô, Kate Aldrich. Taanach, Murielle Oger-Tomao. Mathô, Gilles Ragon. Schahabarim, Sébastien Guèze. Hamilcar, Jean-Philippe Lafont. Narr’Havas, Wojtek Smilek… Orchestre et Choeur de L’Opéra de Marseille. Lawrence Foster, direction.

Illustrations: Gustave Flaubert. Salammbô: nue par Théodore Bussière. Ernest Reyer (DR)

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