mardi 27 octobre 2026

ENTRETIEN croisé avec Alexis VASSILIEV, contre-ténor et Philippe FOULON, gambiste, à propos du cd « Couleurs du Baroque »

A lire aussi
image_pdfTélécharger (.pdf)

Le premier possède une superbe voix d’alto, agile, percutante, d’une expressivité rare, qui ressuscite les prouesses vocales des castrats au XVIIIè. Le second se montre orfèvre dans l’art des arabesques et volutes expressives des instruments d’époques, en particulier les instruments d’amour à cordes sympathiques… très chers à Antonio Vivaldi. De leur rencontre découle un programme discographique qui regroupe sur plusieurs années, plusieurs prises live de concert et des enregistrements en studio… ; autant de témoignages d’une sincérité franche où la complicité des deux interprètes se révèle dans l’intensité et le souffle, les passions de l’âme mises en musique par Vivaldi, Haendel, Bach…
__________________________________

 

 

 

CLASSIQUENEWS : Comment, selon quels critères artistiques avez-vous élaboré le programme de votre CD « Couleurs du Baroque » ? Quel en était l’objectif principal ?

PHILIPPE FOULON : Pour ma part, il m’est difficile de répondre à cette question puisque c’est Alexis Vassiliev qui a réuni ces pièces tirées de l’expérience de ses concerts ! Il s’agit en fait d’une constatation de son évolution vocale sur un certain nombre d’années.

ALEXIS VASSILIEV : L’objectif principal est de jeter un regard vivant, de ré- engager l’oreille actuelle dans cette musique redécouverte en Europe et en France notamment depuis les années 1950, avec la voix d’Alfred Deller, pionnier du chant baroque, contre-ténor alto. Depuis, l’évolution a été considérable. De nos jours, nous avons à notre disposition un certain nombre de contre-ténors et de musiciens « baroqueux » qui explorent ce style. En ce qui concerne notre collaboration, Philippe Foulon est le partenaire le plus proche et permanent, avec qui je travaille à la recherche du « vrai » son baroque, le style, l’expression et l’impact sur le public. Ce CD présente l’évolution de ma voix de contralto contre-ténor suivant le style baroque et selon mon entourage musical. La succession de pièces extraites de captations en concerts montre l’affinage vocal et stylistique sur plusieurs années, notamment avec Philippe. Je remarque qu’on est encore loin d’atteindre notre but, car le sujet est super vaste. Mais je constate, à travers la critique de ce CD, qu’on ne travaille pas pour rien !

 

 

CLASSIQUENEWS : Dans l’enchaînement et la succession des airs, de quelle façon s’accordent chant et instruments ? Quelle en est la « dramaturgie » ?

ALEXIS VASSILIEV : Justement, le rôle de la « dramaturgie », c’est de démontrer et d’illustrer comment les vibrations fonctionnent comme elles ont été recherchées à l’époque des castrats, car la plupart des pièces ont été conçues pour eux et par eux, en rapport avec leurs techniques vocales.
L’enchaînements des morceaux qui sont ici présentés, c’est la diversité des impacts qui atteignent l’oreille de celui qui écoute, suivant aussi l’évolution de ma technique vocale dans le style baroque au cours du temps. En effet, ce CD est une compilation des enregistrements qui couvre une période d’une dizaine d’années.
Celui qui écoute peut entendre que l’épaisseur de la voix, la technique du placement, de la respiration, évoluent selon les prises du son de chaque air, et aussi selon le musicien accompagnateur. Cette voix s’ajuste davantage aux instruments baroques auxquels Philippe Foulon et les autres musiciens qui m’accompagnent, me permettent d’accéder. La confiance, la fusion et l’entraide sont très importantes, voire vitales ! Le but de ces collaborations et le résultat, c’est que les impacts s’enrichissent et s’affinent.

 

CLASSIQUENEWS : Vous souhaitez retrouver le son de l’époque de Vivaldi dans la Venise du XVIIIe. De ce point de vue quels en sont les aspects concrets dans le CD ?

ALEXIS VASSILIEV : Pour être plus précis, nous ne parlons pas seulement de la musique de Vivaldi, mais aussi des autres compositeurs qui ont pratiqué le même procédé concernant le traitement du son, je laisse vos lecteurs.trices écouter les plages de ce CD. J’en commenterai quelques-unes.
Numéro 2, Bononcini «Tormento fiero » : le silence agissant.
Numéro 4, Extrait de Suite de Bach, par Philippe Foulon : la continuité du phrasé – ininterrompu.
Numéro 5, Haendel « Si cadro », avec Olivier Dekeister à l’orgue : la technique vocale du XVIIIe siècle, « martellato con gola » pour tenir les phrases de long souffle, avec une articulation agissante et mobile.
À partir du numéro 5, une nouvelle phase commence dans ma carrière actuelle, avec Philippe Foulon et Emer Buckley au clavecin (la cantate profane de Vivaldi expose l’osmose parfaitement réalisée entre ces deux artistes).
Numéro 8 (Philippe Foulon en éclaircira les questions instrumentales de son côté, je parle seulement de ma partie), « Rompo i lacci » de Haendel : là, j’ai constaté un phénomène spécifique, à savoir que la musique de Haendel nous rend possible d’interpréter cet air seulement à DEUX !
Car le génie du compositeur a déjà prévu l’interprétation possible de cette musique, conçue comme un morceau d’« opéra », dans les conditions d’un salon du temps – ce qui était alors une pratique courante pour rendre cette musique plus populaire. Grâce aux harmoniques vocales qui fusionnent avec celles du violoncelle d’amour, on peut penser qu’on est au plus près du son de l’époque.
Numéro 10, petite merveille vocale de Bononcini : sincérité de l’expression – le mot clé pour interpréter ce morceau.
Et, numéro 11, « Furibondo » de Haendel, un morceau redoutable : il peut ne pas paraître crédible si on ne possède pas la technique du martellato con gola, qui rend possible de perler chaque note avec la même intensité, ce qui produit un aspect étonnant de « tempête ». Philippe et moi avons travaillé et recherché cette osmose dont je parlais, grâce au soin apporté à la technique et à l’association des mêmes intentions.

PHILIPPE FOULON : Sur cette question : grâce aux travaux de recherche et de redécouverte que j’ai menés depuis les années 2000 sur les instruments d’amour à cordes sympathiques très chers à Antonio Vivaldi, on peut entendre des sonorités inédites qui furent entendues à Venise fin XVIIe siècle- début XVIIIe. Avant d’être nommé professeur de violon à l’Ospedale de la Pietà, orphelinat de jeunes filles, école et véritable conservatoire de musique où ces jeunes filles étaient éduquées, le prêtre roux fut chargé de donner des cours de violetta inglese (violette anglaise), nom donné à une sorte de viole d’amour en plus gros et disposant de 6 cordes en boyau et 12 cordes métalliques sympathiques, conférant un son en « halo sonore » à la symbolique sacrée. Les Anglais ont rapporté ce système de doubles cordes des instruments traditionnels, sitar, sarangi, temporal, tous munis de nombreuses cordes sympathiques, des comptoirs commerciaux qu’ils ont implantés en Inde aux XVIe et XVIIe siècles. Le terme all’inglese fait référence en Italie ou en Allemagne, Autriche-Hongrie à ce procédé venu de l’Angleterre.) J’ai fait reconstruire une collection d’instruments à cordes d’amour unique au monde reproduisant l’instrumentarium d’amour pour interpréter les nombreuses œuvres recourant à cette instrumentation originale. Nous pouvons écouter le son du violoncelle d’amour à 5 cordes boyau et 8 cordes sympathiques dans le CD accompagnant la voix de contralto d’Alexis Vassiliev. Comme le son du violoncelle d’amour est très harmonique, l’instrument est très performant pour accompagner la voix tout seul sans clavier, ce qui donne une lisibilité entre les deux voix : le son reste ample et on entend le dialogue sans surcharge. On peut écouter également la voix avec violoncelle obligé et la basse continue au clavecin donnant un autre angle d’écoute. On y découvre également le son très aigu de la viole all’inglese sopranino, appelée à l’époque pardessus de viole d’amour ou quinton d’amour en France.

 

CLASSIQUENEWS : Vous jouerez le programme en avril prochain à Mortain (près du Mont-Saint-Michel le 21 avril 2026) : y a-t-il des nouveautés ou des différences en comparaison avec le programme du CD ? Qu’apporte pour l’interprète l’expérience du concert comparé à l’enregistrement ? Expérimentez-vous toujours certains aspects ?

PHILIPPE FOULON : Le programme du concert reprend certaines pièces du CD (cantate de Vivaldi) et d’autres pièces comme un psaume de Benedetto Marcello (voix d’alto avec violoncello obligé), interprété sur violoncelle d’amour all’inglese , 2 arias pour voix d’alto, violoncelle all’inglese et basse continue de l’oratorio de Caldara , Magdalena a piedi de Cristo, aria extrait de Dario de Vivaldi pour voix d’alto, viola all’ingese (viole à cordes sympathiques) et basse continue, la cantate « Perfidissimo cor » de Vivaldi, des pièces instrumentales de Vivaldi pour violoncelle
d’amour et basse continue, adagio extrait des « Quatre-Saisons » adapté par Chedeville pour pardessus d’amour et clavecin obligé. En ce qui concerne l’expérience de concert par rapport à l’enregistrement dans le cadre de notre démarche, tous les enregistrements du CD ont été effectués pendant les concerts, donc en prises uniques sans montage, ce qui permet à la fois une prise de risques car pas de possibilités de corriger, et donc une ambiance créée des plus sincère grâce à la présence du public, et très propice à engendrer les émotions (les fameuses passions de l’âme) contenues dans les œuvres ! Pour bien comprendre, le titre de l’album « Couleurs du baroque » fait référence aux couleurs vocales et instrumentales crées par les sons très divers grâce à la présence de l’infinie richesse des sons harmoniques contenus dans les instruments d’amour à cordes sympathiques (ils permettent de concentrer les notes fondamentales ou d’éclaircir les harmoniques supérieures, donc facilitent le clair-obscur. Ils servent aussi à former les sons baroques en courbes, liés à cette esthétique artistique : les sons de cloche, les sons enflés, les sons filés et autres formes de volutes ; et à simuler tous les mouvements du corps dans les danses, structurant la forme des arias ou pièces instrumentales.

ALEXIS VASSILIEV : Superbe question ! Et trop vaste pour la traiter en quelques lignes.
Je vais être bref. On approfondit toujours les mêmes aspects :
1) Rechercher les mêmes intentions concernant le phrasé, sans lesquelles la musique devient inécoutable.
2) Honorer la technique baroque en l’approfondissant dans les moindres détails et nuances.
3) Duo – trio (ce qui fait la matière de la musique baroque, qui ne connaissait pas les orchestres wagnériens). Pour réussir cette technique d’orfèvrerie, il faut être transparent, surtout pas pâteux. « Leggero ! » comme me l’a tant de fois hurlé ma professeure italienne !
La grande différence entre la pratique du concert et les conditions d’enregistrement, c’est le traitement du hasard ! En enregistrement, on peut toujours reprendre… Au concert NIET ! C’est la difficulté à gérer. On doit apprendre à être beau, bon et infaillible…

 

CLASSIQUENEWS : Lors de la MASTERCLASSE proposée dans le sillage de ce concert (22 au 25 avril 2026), quels aspects du métier et de la pratique instrumentale et vocale, avez-vous à cœur de transmettre ?

ALEXIS VASSILIEV : Tous ce que je vous ai évoqué est à transmettre. Et c’est possible !

 

CLASSIQUENEWS : Y a-t-il des œuvres qui se prêtent mieux à la transmission et à la pédagogie? Dans ce sens que ferez-vous travailler principalement en avril prochain ?

PHILIPPE FOULON : Le but de la transmission de l’art vocal ou de l’art instrumental est d’éclairer d’autres musiciens en apprentissage ou déjà confirmés, leur donner cette envie de jouer et partager grâce à l’élaboration de sons (travail du timbre vocal ou instrumental, des phrasés, des styles différents selon les époques et les pays, travail sur les traités, écrits, chroniques, pour comprendre le contexte), montrer la similitude dans l’utilisation de la voix ou de l’instrument, l’interaction entre les deux. La voix chantante a toujours été le modèle pour l’instrument qui veut l’imiter ; mais l’inverse est vrai également : la voix s’est inspirée des instruments pour obtenir plus de technique, d’agilité et de virtuosité. On s’aperçoit que les phrases, l’écriture, les ornements sont identiques pour la voix et pour l’instrument ! Dans ces master classes, les instrumentistes traditionnels et modernes sont invités chaleureusement pour toutes sortes d’expériences à pratiquer.


ALEXIS VASSILIEV : Je dirais : les chefs-d’œuvre ! Ils sont difficiles en apparence mais très propices à l’apprentissage avec les élèves, car on ne s’ennuie pas. Le Maître-compositeur qui les a conçus, savait ce qu’il voulait pour conduire au résultat, à la réussite ! Notre rôle de professeur est de rendre évidente la démarche du compositeur et d’enseigner à en faire usage.

 

Propos recueillis en mars 2026

 

 

AGENDA

CONCERT & ACADÉMIE / MASTERCLASSE – AVRANCHES, Mortain-Bocage. Concert mardi 21 avril 2026, récital vivaldien avec Alexis Vassiliev puis Masterclass (22-25 avril) : stage violoncelle / viole de gambe avec Philippe Foulon

En avril 2026, Avranches accueille concert et masterclass. D’abord mardi 21 avril, récital lyrique (Vivaldi et ses contemporains) avec le contralto Alexis Vassiliev et l’ensemble Lachrimae consort d’Amour à la Collégiale de Mortain Saint Evroult (50 140 Mortain-Bocage) -…

 

AVRANCHES, Mortain-Bocage. Concert mardi 21 avril 2026, récital vivaldien avec Alexis Vassiliev puis Masterclass (22-25 avril) : stage violoncelle / viole de gambe avec Philippe Foulon

 

 

 

CD

LIRE aussi notre CRITIQUE du CD COULEURS DU BAROQUE : Haendel, Bononcini,Bach, Vivaldi… Alexis Vassiliev, contralto / Philippe Foulon, instruments d’amour à l’inglese (1 cd Continuo classics)
https://www.classiquenews.com/critique-cd-evenement-couleurs-du-baroque-haendel-bononcinibach-vivaldi-alexis-vassiliev-contralto-philippe-foulon-instruments-damour-a-linglese-1-cd-continuo-cla/

Ce programme « Couleurs du Baroque » témoigne d’une complicité artistique convaincante, celle composée principalement du contralto ALEXIS VASSILIEV et du violoncelliste PHILIPPE FOULON ; tous deux cultivent un son intense, expressif, mordant, percutant, dont la fragilité dans le souffle et la respiration, sert surtout le jaillissement et l’intensité expressive, comme un geste naturel. Il en découle une approche très engagée, jamais neutre, dont les prise live de cet album emblématique, témoigne. La voix est ainsi captée sur une décennie et l’auditeur peut en suivre l’évolution selon les airs et les partenaires. C’est dans le crépitement et les « frottements » entre les timbres (de la voix et des instruments simultanés) que se produisent la vérité et la sincérité de l’interprétation. L’éclectisme et la grande variété des épisodes illustrent aussi l’extrême virtuosité dont étaient capables les castrats qui comme le rappelle Alexis Vassiliev dans notre entretien (lire ci après), étaient les destinataires des arias composés pour eux, selon la technique et le caractère propres à leur voix…

 

 

VIDÉOS

https://www.alexisvassiliev.fr/videos

___________________________________________

 

 

image_pdfTélécharger (.pdf)
Derniers articles

CRITIQUE, récital lyrique. MONTPELLIER, Opéra Comédie, le 25 oct 2025. World Opera Day avec Audrey MAIGNAN, l’OnMO et Victor JACOB (direction)

A l'Opéra Comédie de Montpellier, en ce dimanche 25 octobre, pour la Journée Mondiale de l’Opéra (World Opera Day), le...

Découvrez d'autres articles similaires

- Espace publicitaire -spot_img