mercredi 14 octobre 2026

ENTRETIEN avec la compositrice Pierrette MARI à propos du cd Escalades sur un piano [1 cd CIAR classics] 

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En complicité avec Damien Top, fondateur du Festival International Albert Roussel, la compositrice Pierrette Mari fait paraître un album dont le programme regroupe ses œuvres inspirées par les cimes montagneuses, d’autant plus intenses qu’elle en a parcouru les reliefs pratiquant l’escalade avec les plus chevronnés. La compositrice précise son rapport à la poésie, évoque les poètes qui l’ont inspirée, les prochaines partitions à l’affiche du concert événement du 30 novembre 2025… sans omettre l’œuvre qui l’occupe actuellement, commande spéciale qui célèbre les 80 ans de la Libération, dont la création se profile courant 2026…

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Portrait de Pierrette MARI © James-Bihouise

 

CLASSIQUENEWS : comment avez-vous choisi les œuvres du programme édité par le label CIAR Classics ?

PIERRETTE MARI :
Le Festival International Albert-Roussel que conçoit et dirige Damien Top a fréquemment programmé mes pièces au cours de différents concerts illustrant la variété de notre patrimoine musical français. En examinant mon catalogue d’œuvres pour piano en vue de leur enregistrement dans sa collection, nous cherchions un fil conducteur qui pourrait unifier les pièces retenues. L’idée de bâtir un programme autour des « Escalades », composées entre 1955 et 1969, s’est très vite imposé comme une évidence. Le disque regroupe ainsi mes compositions inspirées par les Alpes françaises, les glaciers fabuleux, ainsi que les icebergs au poudroiement diamanté d’Islande : « Visages polaires ».

Toutes les pièces musicales évoquent les cimes et les reliefs montagneux à travers ma propre expérience de l’escalade. Jeune, j’ai eu la chance de rencontrer Maurice Herzog, alors de retour de son expédition sur l’Annapurna. C’est son jeune frère Hubert qui m’a encouragée à m’inscrire au Club Alpin et à pratiquer l’escalade.

La pièce la plus expressive, celle qui est liée aux émotions les plus fortes, est la 5e pièce du cycle « Escalades sur un piano » : « Les Grandes Jorasses ». Je l’ai composée en trois jours à la mémoire d’Hubert, après sa disparition brutale suite au crash de son avion en Guadeloupe le 5 mars 1968. Cet événement tragique confère à cette escalade son caractère extrêmement dramatique.

Le programme du disque rend aussi hommage à ma région natale : « Alpes et Alpilles » dépeint deux images intimement liées : l’imposant massif alpin et les modestes montagnes servant d’écrin aux Baux de Provence, deux valeurs affectives qui m’ont durablement marquée.

« Espace intemporel » suggère une immersion aux confins des espaces infinis, où les notions se confondent. Il assure le lien entre les deux mondes, tout en manifestant la distance spatiale et l’instant présent et éphémère propre au langage musical.

 

CLASSIQUENEWS : Présentez-nous le prochain concert du 30 novembre 2025 dans le cadre du Festival International Albert-Roussel, où seront données plusieurs pièces dont 2 mélodies….

PIERRETTE MARI : Le 30 novembre prochain, le Festival Roussel me rendra hommage avec un concert dont le thème explore la campagne et la montagne. La pianiste Katia Krivokochenko jouera 3 pièces extraites des « Escalades sur un piano », et aussi avec Damien Top, qui est ténor, 2 mélodies. La première s’intitule « Dans l’espace figé » d’après un poème d’Andrée Brunin, auteur du Nord qui décrit la nature avec une sensibilité qui me touche ; et la seconde « Automne », d’après Jean Moréas, que je viens de terminer et dont ce sera la création. Elle est plutôt sage et classique, et mêle passages parlés et chantés. Le sujet est à l’image du titre, mélancolique, post romantique. La poésie de Moréas, particulièrement exaltante, se prête à une mise en musique. Mes « Deux promenades » (1. Fauréenne, 2. Champêtre) pour harpe seront aussi interprétées par Jessica Dahmani. Photo : Pierrette Mari, élève d’Olivier Messiaen (DR).

 

CLASSIQUENEWS : Quelles sont vos relations à la poésie ?

PIERRETTE MARI : J’ai toujours aimé lire la poésie. J’aime savourer le rythme, la cadence musicale des vers, leur aptitude naturelle à être mis en musique. Mon père était journaliste, poète et écrivain, ma mère cantatrice. Mes parents organisaient une série de concerts-conférences « Musique et Poésie ». En conséquence, j’ai baigné toute ma jeunesse dans un milieu artistique.

Beaucoup de mes mélodies constituent des hommages aux poètes que j’ai eu la chance de connaître tels Paul Fort qui m’appelait alors « ma chère petite collaboratrice », Tristan Klingsor, Paul-André Puget, Robert Mallet, Louis Aragon… En ce qui concerne Baudelaire et Verlaine que j’ai tout autant lu, je les ai volontairement écartés car ils avaient été déjà abondamment mis en musique, de surcroît par d’illustres compositeurs.

J’accorde une grande importance au titre de chaque partition. Chaque intitulé reflète l’esprit dans lequel le morceau fut conçu. Ainsi, parmi mes œuvres instrumentales, « Légende du lendemain », « Habitacle pour l’imaginaire », « Corollaire d’un songe », … sont des titres qui révèlent leur propre musicalité. Nombre de mes pièces ont été inspirées par des personnalités qui ont compté pour moi : le peintre Lucien Fontanarosa, mais aussi Camille Corot, le compositeur Henri Dutilleux ou encore le comédien Jacques Toja, complice depuis l’adolescence et ami proche dans ses années où, provinciaux (originaires de Nice tous deux), nous montions jusqu’à la capitale, lui au Conservatoire d’art dramatique, moi au Conservatoire de musique, rue de Madrid.

Je cite Corot parmi les noms qui me sont particulièrement chers. En voici la raison. Ma mère, Henriette Seyfarth, soprano dugazon, devait se trouver un nom de scène, Reynaldo Hahn lui ayant signifié que son patronyme ne convenait guère. Elle a choisi son pseudonyme en pensant à la reproduction d’un paysage qu’elle aimait tout spécialement. Et elle mena carrière sous le nom de Henriette Corot. Elle fut titulaire dans les opéras du littoral méditerranéen. A ce titre, elle a chanté Musetta (La Bohème), Siebel (Faust) et aussi Suzanne (Les Noces de Figaro) sous la direction de Paul Paray. Mon « Hommage à Corot » pour quatuor à cordes représente donc un double hommage, au peintre évidemment, et aussi à ma mère.

 

CLASSIQUENEWS : Que représente pour vous la musique d’Albert Roussel ?

PIERRETTE MARI : J’apprécie beaucoup l’œuvre d’Albert Roussel, sa grande finesse, son langage harmonique raffiné. Ma mère a beaucoup chanté ses mélodies ainsi que celles de Fauré et de Schumann. Je connaissais déjà « Le Festin de l’Araignée » et plusieurs de ses mélodies lorsque je suis entrée en classe de composition de Tony Aubin. Je l’entends encore nous intimer : « Lisez beaucoup de musique mais je vous interdis d’ouvrir une seule partition d’Albert Roussel, qui s’applique à faire de fausses harmonies ! » Il n’en fallut pas plus pour que nous nous précipitions sans tarder à la Flûte de Pan pour acheter les partitions de ses symphonies ! J’aime surtout la « Suite op.14 » pour piano, ses symphonies, notamment la troisième, mais aussi son « Concerto pour piano » auquel j’ai consacré des masterclasses au Conservatoire de Marseille.

 

CLASSIQUENEWS : Parmi vos prochaines créations, une nouvelle partition pour 10 instruments dont le sujet est en liaison avec les 80 ans de la Libération… De quoi s’agit-il ?

PIERRETTE MARI : En février dernier (2025), au cours d’une longue conversation avec Damien Top, fondateur du Festival International Albert-Roussel, nous réfléchissions à la manière dont nous pourrions commémorer les 80 ans de la Libération. Je lui ai raconté comment en 1944 (j’avais 14 ans), alors que nous avions quitté le littoral pour nous réfugier dans l’arrière-pays niçois, j’avais rencontré les premiers parachutistes américains, parmi lesquels une majorité d’hawaïens d’origine japonaise.
Damien me révéla les attaches qu’il avait avec Hawaï depuis 1993, date à laquelle il a commencé à s’y produire régulièrement en concert. Il est d’ailleurs membre permanent de l’Alliance Française d’Hawaï. Très enthousiasmé par mon histoire, il s’est proposé de mobiliser ses connaissances là-bas afin de faire des recherches complémentaires sur les soldats avec lesquels j’étais restée un temps en relation épistolaire. Il m’a demandé de composer une œuvre spécifique évoquant cet épisode de la Libération, en s’engageant à la faire jouer dans les îles. Cela m’a paru complétement surréaliste ! Mais je m’y suis attelée et j’ai écrit un dixtuor. Mon nouvel opus « La liberté descend du ciel » regroupe 1 quintette à cordes, 1 quintette à vents et percussion hawaiienne.

Le concert sera programmé à l’automne 2026 dans la saison de « Chamber Music Hawaii », en présence de diverses personnalités et des familles des soldats américains qui furent parachutés en France pour la libérer en 1944. C’est tout un symbole et ce sera certainement un moment d’émotion intense pour l’ensemble des participants. Une semblable manifestation en collaboration avec le « Japanese American National Museum » à Los Angeles est en projet à la même période.

 

Propos recueillis en novembre 2025

 

 

cd

LIRE aussi notre critique complète du CD « escalades sur un piano« , œuvres de Pierrette Mari [1 cd CIAR classics] : https://www.classiquenews.com/critique-cd-evenement-pierrette-mari-themes-et-variations-escalades-sur-un-piano-espace-intemporel-jean-dube-piano-1-cd-ciar-records-2017-2024/

Avec plus de 200 œuvres, la compositrice impressionne d’autant plus qu’ici la diversité des formes et l’originalité des sujets s’accordent à une inspiration aussi juste que dramatiquement percutante. Une aspiration poétique voire la quête d’un idéal spirituel s’affirment progressivement, en parallèle à sa passion de l’alpinisme, exprimée dès ses 20 ans. Les partitions et leurs titres expriment cette ouverture sur le monde, l’espace, l’infini d’une Nature exprimée par effleurements, mais subtilement évoquée dans la magie des sons.

 

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