jeudi, décembre 8, 2022

Deo Gratias Anglia, polyphonies sacrées anglaises pendant la Guerre de Cent Ans. Ensemble Céladon (Paulin Bundgen) 1 cd Aeon

A ne pas rater
Origines de la polyphonie, fin du médiévalisme, frontières stylistiques : le mélomane n’est pas forcément très au fait de ce qui passe aux XIVe et XVe en Europe. A plus forte raison s’il s’agit, au nord-ouest du continent, de l’Angleterre, par ailleurs en lutte pendant plus de cent ans avec la France… Le groupe lyonnais Céladon, mené par Paulin Bundgen qui a longuement travaillé sur les manuscrits, nous fait découvrir ces musiques sacrées, centrées sur la « personnalité » de la Vierge Marie, et qui en lien avec les « carols » populaires, nous troublent et nous émeuvent.

125 ans de malheurs continentaux, une nuit noire et blanche

L’un des mérites de ce « petit »(grand) disque ne serait-il pas de nous renvoyer, nous arrogants Frenchies and Continentaux, à l’histoire médiévale « d’en face » ? On sait de part et d’autre du Channel que peu après le début du XIVe et jusqu’à la moitié du XVe une cruelle « Guerre de Cent Ans » (plutôt 125 ans, d’ailleurs, même si les périodes de trêves sont nombreuses) opposa les 4 millions d’Anglais et les 15 millions de Français. A l’origine : un conflit de succession dans le cadre de la féodalité monarchique, les Capétiens français devant se prolonger par la branche cadette des Valois, dont un élément (par mariage anglais) prétend monter sur le trône français. La France, battue à Crécy (1348) puis à Poitiers (1360) est une première fois au bord du désastre ; elle se relève ensuite avec le roi Charles V (1364-1380), puis sombre à nouveau quand un souverain de grande instabilité psychique (Charles VI) laisse le désarroi s’installer. Les Rois anglais Lancastre (Henri IV et V) sont grands guerriers et politiques ; le Grand Duché de Bourgogne se pose en arbitre du jeu et une guerre civile (Armagnacs et Bourguignons) divise la France. Alors survient l’épopée de la paysanne lorraine Jeanne d’Arc, qui se met au service du Dauphin Charles VII avant d’être livrée aux Anglais qui la font brûler comme hérétique (1431). Charles VII finira par rassembler son royaume et en une vingtaine d’années les conquêtes anglaises seront réduites à la seule enclave de Calais. Mais tout cela n’avait-il pas commencé par la sinistre Peste Noire (1348-49), réalité sociétale, démographique et psychologique d’une « Apocalypse » qui tua au moins un quart de la population européenne. ? Et promit à l’ambivalent XVe – le dernier siècle du Moyen-Age – que « la nuit serait noire et blanche »…

Faire devenir cette musique notre propre langage

C’est dans ce cadre historique bien troublé et antagoniste que se situe le champ des recherches menées par le jeune Patron de Céladon, Paulin Bundgen, qui se place ici sans nationalisme du côté anglais pour nous faire admirer, après une « introduction » guerrière, le rayonnement très doux de polyphonies religieuses célébrant la Vierge Marie. L’Ecole de l’autre côté du Channel poursuit au XIVe sa voie savante, ne rompt nullement les liens avec la France, et cela s’épanouira au XVe en une « contenance angloise » qui développe la technique du faburden (faux-bourdon), l’isorythmie et le canon : Dunstable (1390-1453) sera le grand nom de cette période, et inspirera Guillaume Dufay, le Français lié à la cour de Bourgogne (tiens, l’Histoire Générale !) qui marque sur le continent la fin du Moyen-Age. Dans le disque « Deo Gratias Anglia », on ne trouvera cependant pas de signatures précises, plutôt un climat de ferveur dont il nous reste à deviner des auteurs. Dans ce trésor « anonyme », Paulin Bundgen a donc puisé, ainsi qu’il le raconte dans une remarquable notice d’ « accompagnement ». Et en avouant « le peu qu’on sait de l’art anglais du chant au XIVe – mais les voix claires et hautes y semblent les plus appréciées –le musicien d’aujourd’hui tente de répondre grâce à sa propre inventivité, son imagination, sa fantaisie. Des recherches ont été réalisées pour proposer une restitution des couleurs de langues anglaise et latine, un patient et passionnant travail musical a été mené pendant près de deux ans pour investir cette musique, la faire devenir notre langage musical propre. » Et de renvoyer, sans « entrer dans la cuisine de la recherche », l’auditeur à son imagination pour entrer dans cet univers. Cette courtoisie derrière l’érudition incite en effet à dépasser notre éventuelle perplexité devant un risque de monotonie progressive à l’écoute de ces écritures à goût d‘abstraction….ancienne.

Les portraits de la théologie mariale

« L’ouverture », elle, s’accomplit de façon un peu martiale, côté fierté d’Albion : ce Deo Gratias, très percussif et scandé, porte l’écho de la « te-deumerie » médiévale après bataille, ici celle d’Azincourt (1415), où la technologie légère des archers anglais fait s’embourber la lourde cavalerie française (le prince Charles d’Orléans restera prisonnier un quart de siècle en Angleterre, et cela nous vaudra une poésie superbe de mélancolie, mais c’est autre histoire « « françoise »)… Puis le disque Céladon se tourne vers une théologie « mariale » irriguant de son recueillement une grande partie du florilège assemblé. Certes il ne manque pas ici l’état « terminal » du gothique architectural, sa spécialité de voûtes à faisceaux de nervures qui tant évoque – à Wells, Exeter, Gloucester ou Ely – la polyphonie sonore ; mais il s’y ajoute ce qui – sur le continent surtout, de France en Flandres ou Italie, par sculpture puis peinture – commence à humaniser le dogme, avec toutes ces Vierges à l’Enfant qui sourient au monde et dont on appelle la protection. C’est avec plusieurs de ces chants un vrai portrait de Marie en tous ses états : la jeune fille, la Vierge pure, l’épouse élue de Dieu, la Scintillante au bord de la mer (Stella Maris)… Et bien sûr, la Mère qui berce, dans un « Lullay,Lullow » aux jeux de syllabes entre glossolalie et comptine, bouleversant, tout comme « Do way Robin »(deux versions), où déjà Marie console son Enfant plus tard supplicié, chaconne et Stabat Mater lancinants. Il n’est pas jusqu’au « disciple bien aimé », ce Jean, « vierge pur », à qui est dédié un poème quasi-amoureux. Et on n’omettra pas un vrai-faux chant d’amour profane (« Now wolde y fayne »), où la scansion régulière en battement de cœur fait deviner une dialectique presque pré-baroque : on imagine un… Céladon invoquant la présence absente de sa bien-aimée. Et on voit bien aussi que cet art très savant rejoint le «genre spécifiquement anglais des carols aux accents populaires »….

Le quintette de Céladon est parfait

… Voix « claires et hautes », mais si souples et en accord avec la tendresse du texte, des sopranos Anne Delafosse (qui conduit les Jardins de Courtoisie, autre groupe lyonnais spécialisé dans la musique médiévale) et Clara Coutouly ; ample, généreuse, précise, en mélodie et ornementation, du contre-ténor Paulin Bundgen. On ajoutera les voix de l’instrumental : celle, très gracieusement infléchie, de Nolwenn Le Guern ( la vièle), et celle(s), subtilement rythmée, de Ludwin Bernaténé, aux percussions. Comme nous y invite le court et ultime chant du disque, la signature d’un moine anglais (Cormacus), écrite en latin et que nous adaptons : « Paulinus a signé cela, prie sans cesse pour lui, à toute heure , qui legis haec, ora pro eo qualibet hora »…. » « Un jour de juin, dans le calme d’une église parmi les vignes et les cigales, nous avons chanté son nom », racontent les Céladon eux-mêmes…

Deo Gratias Anglia, polyphonies sacrées anglaises pendant la guerre de Cent Ans (XIVe, XVe). Quintette Céladon : Anne Delafosse, Clara Coutouly, sopranos ; Paulin Bundgen, contre-ténor ; Nolwenn Le Guern, vièle ; Ludwin Bernaténé, percussions. 1 cd AEON AECD 1218

- Espace publicitaire -spot_img
- Sponsorisé -
Derniers articles

CRITIQUE CD événement. José de BAQUEDANO : Musique pour la Cathédrale de Santiago (1 cd Lauda Musica LAU 022...
- Espace publicitaire -spot_img

Découvrez d'autres articles similaires

- Espace publicitaire -spot_img