Debussy: 2 pianos et 4 mains (Chaplin,Cassard, 2011)1 cd Decca

Pour célébrer l’année Debussy 2012 (150è anniversaire), Decca fait paraître aux cotés d’un coffret indispensable de 4cd dédié à toute l’oeuvre pour piano seul par Philippe Cassard, un autre album, tout autant magistral, réalisé par le même interprète qui retrouve un complice, lui aussi fin debussyste, François Chaplin. Les oeuvres choisies traversent toute l’écriture du compositeur, depuis ses années de formation au Conservatoire (Première Suite de 1882), jusqu’aux heures sombres de la guerre… (triptyque En blanc et noir de 1915).

2 pianos & 4 mains Debussystes

Pensionnaire à la Villa Médicis (1885-1887), Debussy aimait jouer à quatre mains avec son compatriote Paul Vidal (déchiffrant les oeuvres pour orgues de Bach, mais aussi Beethoven et Chabrier)…
Après Rome, Debussy perpétue cette habitude favorite avec Paul Dukas: les deux compositeurs jouent ainsi la Petite Suite (1888), cycle nostalgique, tout emprunt des grâces miroitantes des peintures du XVIIIè, en particulier les scènes galantes d’un Watteau. Les interprètes en délivrent le parfum léger et prenant avec une liberté de ton délectable.
Immersion plus ancienne encore avec la très rare Première Suite pour 4 mains de 1882, composée pendant l’apprentissage dans la classe d’Ernest Guiraud. C’est la partition la plus développée de Debussy avant sa Cantate L’Enfant prodigue qui lui vaut le Prix de Rome 1884. La séduction mélodique à la Lalo confirme l’émergence d’un vrai tempérament musical dont “Rêve” synthétise alors toute la modernité: la force quasi primitive du souvenir recompose un monde régénéré, suspendu, flottant où l’art s’épanouit en une fluidité liquide irrépressible, entre ivresse et sensualité exaltée (avec même une citation de ce qui allait devenir le thème du Prélude à l’Après Midi d’un Faune).

Pièce majeure de l’album, la transcription pour 2 pianos de, justement, ce génial Prélude à l’après midi d’un faune (version orchestrale créée en décembre 1894) est l’une des meilleures nées de la main de Debussy (qui rechignait pourtant à cet exercice transcripteur): la “merveille”, saluée par Mallarmé lui-même s’affirme ici avec une netteté structurelle plus évidente encore, une acuité des passages harmoniques plus affûtée encore que dans la version pour orchestre. Le mystère et l’état de transe hallucinée s’accomplissent avec une délicatesse de style admirable, sous les doigts des deux pianistes, véritables passeurs entre deux mondes.

Très ravélienne, Lindaraja de 1901, reprend l’ostinato d’une Habanera comme la Habanera des Sites auriculaires de Ravel… proximité peut-être problématique pour Debussy qui s’empêcha de faire publier et jouer sa pièce de son vivant.

Témoin de la grande guerre, Debussy malade reste très marqué par le chaos et sombre dans une période dépressive plutôt improductive… jusqu’à la composition d’En blanc et noir (juillet 1915): la référence demeure à Goya, son trait visionnaire et dur, entre âpreté et délire; la force des champs souterrains et contrechamps submerge le fil ténu du souvenir et c’est tout un nouveau monde qui jaillit, d’une liquidité évocatrice, immatérialité énigmatique dont les deux pianistes transmettent le miroitement incessant, avec ces teintes ténues (les fameux gris de Velasquez dira Debussy). Comme un triptyque d’eaux-fortes, Debussy laisse divaguer une certaine amertume critique contre les hommes tout en demeurant proche de cette étincelle tendre, propre à l’enfance qui ne le quitte jamais, même quand (2è mouvement: “lent,sombre“), il évoque le front de guerre, l’écho de la barbarie environnante. Debussy lui-même crée les 3 pièces avec Louis Aubert chez Jacques Durand à Paris, le 2 décembre 1915. Simplicité, pudeur, précision mordante… le jeu des deux pianistes fait crépiter un cycle profondément marqué par la guerre et les souffrances comme la volonté de s’en abstraire définitivement.

Claude Debussy: Oeuvres à 2 pianos et 4 mains. Philippe Cassard, François Chaplin, pianos. Petite Suite, Première Suite pour orchestre, Prélude à l’Après Midi d’un Faune, Lindaraja, En blanc et noir. 1 cd Decca. Réf.: 0 28947 64813 0

Comments are closed.