dimanche 3 mars 2024

Dédodat de Séverac: Le Coeur du moulin (1909) Jean-Yves Ossonce (1 cd Timpani), juin 2010

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Régionalisme savoureux sans guère d’ampleur… la réputation de Déodat de Séverac (1872-1921)) mérite assurément mieux que cette formule réductrice. Elève au Conservatoire de Toulouse à partir de 1893, Séverac monte à la Capitale et rejoint la Schola Cantorum (1896) où il suit la classe de composition et de contrepoint de Vincent d’Indy. La nostalgie méditerranéenne du compositeur s’affirme d’abord dans ses oeuvres pour piano (Cerdana, 1911): plus proche du plein air ensoleillé que des intrigues parisiennes, Séverac se fixe à Céret dès 1910 (Pyrénées Orientales) où il meurt brusquement en mars 1921.

Un génial coloriste…

Même royaliste et proche de l’action française, Séverac ne suivra pas d’Indy dans un antisémitisme forcené, farouchement antidreyfusard. Il s’agit plutôt d’exprimer un nationalisme tempéré, porté par l’exaltation de ses racines latines et méditerranéennes. Languedoc et Catalogne se fondent dans son écriture poétique, fluide et opulente, d’une sensualité libre, très originale, d’autant mieux servie qu’il est excellent orchestrateur, amoureux des climats symphoniques (avec choeur): en témoigne Le Coeur du Moulin qui est l’un de ses opus clés, avec son autre opéra, tragédie lyrique oubliée depuis sa création à Béziers en 1910, Héliogabale.
Alors qu’Alfred Bruneau met en musique les livrets de Zola (L’attaque du Moulin), offrant l’un des sommets de la musique naturaliste, Séverac développe une vision panthéiste où la douleur des hommes s’inscrit dans une nature féconde et flamboyante qui tend à l’absorber. D’ailleurs, le titre de l’ouvrage, qui sous-tend une conscience organique au moulin, souligne ce lyrisme symboliste qui est aussi le trait principal de la partition.
Le coeur du moulin s’inspire de la pièce en un acte Le retour (éditée à 1896 à Toulouse) écrite par l’un des amis de Séverac, l’écrivain poète Maurice Magre (1877-1941). D’abord conçu en un acte, l’opéra de Séverac se déroule en deux actes dans une version définitive validée en 1903. L’oeuvre est crée le 8 décembre 1909 à l’Opéra Comique sous la protection d’André Messager, convaincu de la qualité de la partition dès sa première audition.

… entre impressionnisme et symbolisme

Jean-Yves Ossonce, d’une main volontaire et nuancée, dirige les musiciens de l’Orchestre Symphonique Région Centre Tours (dont c’est le premier enregistrement discographique): la partition y gagne de fervents défenseurs. Le chef en saisit la prodigieuse verve évocatoire, et la force dramatique; cette capacité de Séverac à exprimer par l’orchestre, l’élan et la contradiction des passions humaines. Chef et orchestre montrent combien, contemporaine de la création de Pelléas, l’écriture du Coeur du Moulin affirme l’originalité clairvoyante d’un Séverac conscient qu’après Debussy, il paraissait difficile d’écrire un opéra français… Mais le sens des couleurs et la franchise mélodique distinguent le style de Séverac: son impressionnisme reste toujours farouchement modal, il résiste aux flottements imprécis de l’harmonie debussyste.
Pour autant la conception dramatique et poétique imposent un vrai génie lyrique: nombre de motifs mélodiques incarnent de vrais personnages qui « parlent » à Jacques, dont le retour dans sa terre natale n’est pas sans susciter le réveil de blessures oubliées comme l’arche palpitante des désirs jusque là enfouis. La matière musicale exprime ce jeu souterrain des pulsions et des attentes tues. En cela, la fin du I et l’introduction du II sont emblématiques du pouvoir instrumental qui chez Séverac réalise la résurgence du caché et de l’intime.

Les voix de la nature

Jean-Yves Ossonce cisèle ce tableau des sentiments renaissants avec une finesse d’approche remarquable; même élan jubilatoire pour la danse des treilles (tissée d’après une chanson populaire languedocienne), pour le relief des personnages: trouble et désir ressuscité de Marie, ivresse sensorielle de Jacques son ancien amoureux; les deux jeunes gens s’opposent ainsi à l’ordre social qui se trouve menacé par la passion partagée des deux âmes à nouveau aimantées… Aucun des chanteurs ne faiblit dans cette peinture vivante d’une liaison réchauffée: ni Sophie Marin-Degor, ni l’excellent Jean-Sébastien Bou, ni leur contradicteur qui en impose par son calme raisonné, Pierre-Yves Pruvot (le vieux meunier).
La relation profonde que Jacques a noué avec la nature, le puits, le moulin exprime sa nature exaltée mais aussi foncièrement bonne: l’idée de les faire chanter comme des entités complices qui réactivent sa sensibilité, aiguise la désarroi du Fils de retour dans sa terre… Aussi quand les quatre souvenirs de son enfance qui sont enfin le « coeur du moulin », se font entendre, le jeune homme comprend qu’il doit partir, respecter ce qui a été scellé pendant son absence: partir, faire son devoir, être un homme. Dans le souffle final de la nature, qui adoucit le sacrifice de Jacques, se dévoile le style si original de Séverac, d’autant que l’intelligence des interprètes (solistes, choeur et orchestre), unifiée par Jean-Yves Ossonce, réalise un modèle de style et de goût.

La performance du choeur (et de la maîtrise), les couleurs et la finesse de l’orchestre, le souci constant du chef veillant à l’équilibre, la transparence, la subtilité de la sonorité, la cohérence de la distribution dont se détachent le sens et l’articulation du texte, font de l’enregistrement, une éclatante réussite. Un jalon qui réhabilite l’oeuvre lyrique de Séverac, dans la proximité immédiate de Pelléas de Debussy. C’est aussi un nouvel opus incontournable qui au sein du catalogue Timpani, souligne, au moment de ses 20 ans, l’engagement du label pour le répertoire français. Parution: le 1er juin 2010.

Déodat de Séverac (1872-1921): Le Cœur du moulin (Paris, Opéra Comique, décembre 1909). Avec Jean-Sébastien Bou (Jacques), Sophie Marin-Degor (Marie), Marie-Thérèse Keller (la mère de Jacques), Pierre-Yves Pruvot (le vieux meunier), …. Orchestre symphonique Région Centre – Tours, Maîtrise et Choeur de l’Opéra de Tours. Jean-Yves Ossonce, direction. Livret intégral, notice très documentée. Enregistrement réalisé en première mondiale à Joué les Tours, du 15 au 19 septembre 2009. Durée: 1h15mn.


reportage vidéo exclusif
Le Coeur du Moulin chez Timpani


En septembre 2009,
l’Orchestre Symphonique Région Tours

sous la direction de son directeur musical, Jean-Yves Ossonce
enregistre pour le label Timpani, l’opéra méconnu de
Déodat de Séverac, Le Coeur du Moulin (1909). Reportage vidéo
exclusif réalisé pendant les séances d’enregistrement. Vidéos
1
et
2
.

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