La politique toujours audacieuse du Théâtre de Bâle (Theater Basel) a eu la très bonne idée de proposer un « opern-pasticcio » autour de Don Quichotte, le chevalier à la triste figure. Trois siècles de musique excellemment concoctés, dirigés et mis en scène, menés sans temps mort par un duo et une troupe irrésistibles.
On le sait depuis toujours, l’opéra est un genre qui se renouvelle constamment, y compris dans ses formes marginales, parodiques au sens premier du terme, à travers la pratique, courante tout au long du XVIIIe siècle, du pasticcio. Mais ici, il ne s’agit pas seulement d’adapter un nouveau livret à un patchwork musical issu de compositeurs contemporains (comme chez Haendel ou Vivaldi), ou à un auto-emprunt (comme chez Rossini), mais à mettre ensemble des musiques allant du XVIIe au XXIe siècles, de Purcell à Halffter, en passant par Telemann, Mercadante, Francesco Bartolomeo Conti, Kienzl ou Massenet. En tout une douzaine de compositeurs qui se sont plongés sur le chef-d’œuvre de Cervantès, sous la forme d’opéras, mais aussi de musique de scène, de chansons, de suites orchestrales ou d’une simple sonate (superbe et récente – 2020 – sonate pour violoncelle de Pedro Halffter sur la mort de Don Quichotte). Un écart stylistique et chronologique qui pourrait faire douter de la pertinence de la démarche. Il n’en est rien : le résultat est fascinant et pleinement convaincant, d’autant que le concept musical imaginé par Mathias Weibel répond à deux défis largement relevés : trouver une cohérence et une continuité dramatique et assurer pour les interprètes une parfaite maîtrise du plurilinguisme, puisque les extraits sélectionnés sont chantés en allemand, espagnol, italien et anglais. Un clin d’œil au polyglottisme à l’œuvre dans l’opéra hambourgeois représenté par Telemann. Et la magie opère, grâce à une présence électrisante des deux protagonistes et une scénographie ingénieuse qui n’est pas sans évoquer le merveilleux des machineries baroques.
Sur le plateau, on voit d’abord Cervantès (impeccable Jan Bluthardt), une fraise blanche autour du cou, un splendide costume noir très « Siècle d’Or », déclamer en espagnol l’histoire de son personnage (superbes costumes de Tina Beuler qui habillent également les cinq domestiques de l’écrivain faisant office de chœur) ; face à lui un énorme carré blanc sert de scène modulable qui, en tournant complètement, montre le mécanisme en bois et fait apparaître le lit sur lequel Don Quichotte est couché mourant et une table remplie de livres, tableau qui au fil des scènes va se retourner, symbolisant la folie du personnage. Dès le début, son refus de mourir dit le triomphe de l’imagination créatrice qui est au cœur du roman. Les décors de Muriel Gestner allient l’épure et l’efficacité dramatique, combinés non moins efficacement avec les subtiles lumières de Cornelius Hunziker et les vidéos illusionnistes de Jonas Alsleben qui permettent de figurer à travers les ombres grandissantes l’épisode des géants ou la projection sur la paroi blanche du théâtre modulable des bouteilles présentes sur le devant de la scène : surmontées de petites ailes, elles se transforment ainsi en moulins à vent.
Dietrich Henschel, que l’on avait découvert il y a plus de trente ans dans l’Orpheus de Telemann, à Berlin et au disque, campe un excellent Don Quichotte vieillissant, à la voix certes fatiguée, mais à la diction toujours impeccable et faisant montre d’une parfaite maîtrise plurilingue. Les pages de Massenet abondent, mais le baryton s’en sort mieux dans le registre medium (« Enfin j’atteins l’immortalité ») ; il est en revanche moins convaincant dans la virtuosité alpestre de Mercadante, « Perdon ti chiedo o donna », page par ailleurs splendide, stylistiquement très rossinienne, tandis qu’il brille d’un éclat solaire dans La venta de don Quijote, pétillante zarzuela de Ruperto Chapí. Il pousse en outre la parodie jusqu’à intercaler en se présentant un mozartien « Io son Don Giovanni, a cenar teco ». André Morsch incarne un Sancho Panza espiègle, timoré, fidèle, émouvant aussi (dans « Ô mon maître » de Massenet), scéniquement crédible. Le dialogue entre les deux personnages montre l’importance du récit, donc du théâtre (irrésistible le duel où le chevalier interprète le Don Chisciotte de Conti et Sancho celui de Telemann, alternant ainsi, par de vifs échanges en stichomythie, l’italien et l’allemand). On regrette que le chef-d’œuvre de Conti soit réduit à de simples récitatifs, à l’exception de l’aria « Negromanti indiavolati », tant la musique est sublime de bout en bout. Mais le mérite de ce pasticcio est aussi de nous faire découvrir de superbes raretés, comme les pages du Don Quixotte de Wilhelm Kienzl (dont il existe un splendide enregistrement intégral chez CPO), occasion de mesurer la bravoure des serviteurs de Don Quichotte (superbe « Bin der Ritter Don Quixotte » et envoûtant « Alzà » avec castagnettes obligées), ou dans le délicat villancico anonyme de 1640 « La más lucida belleza ». De ce chœur impeccable, issu de l’Opernstudios OperAvenir, on a pu apprécier la qualité des interventions solistes. Ainsi la soprano Harpa Ósk Björnsdóttir, émeut dans « Of if more influency » de Purcell, la mezzo américaine Hope Nelson, au timbre de lave, pétrifie le public dans « Quand apparaissent les étoiles » de Massenet. Mention spéciale au ténor albanais Ervin Ahmeti à qui échoit le superbe « El cielo de Oriente » de Chapí. Quant aux deux barytons, Marius Aron et Nathan Schludecker, ils se distinguent avec classe, dans l’émouvant « Ne pleure pas Sancho » de Jacques Ibert, quintessence de la noblesse du chant à la française, et dans la sublime Chanson romanesque de Ravel (« Si vous me disiez que la terre »).
Dans la fosse, le chef brésilien Eduardo Strausser conduit les forces expertes du Kammerorchester Basel avec élégance et précision, respectant l’équilibre des pupitres dès l’ouverture pot-pourri qui réunit tour à tour la Suite burlesque de Telemann, des pages orchestrales de Massenet, Mendelssohn, Chapí, Mercadante, Purcell et Halffter, assurant, par une forme renouvelée de leitmotif, la cohérence et la cohésion de l’ensemble. Ce projet original, au-delà d’une pratique qui renvoie à tout un pan de l’histoire de l’opéra, a surtout montré le rayonnement européen du mythe de Don Quichotte, symbole d’une fantaisie sans limites que le spectacle bâlois a merveilleusement illustré.
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CRITIQUE, théâtre musical. BÂLE, Theater Basel, le 16 mai 2026. « Don Quijote ». Anonyme, Purcell, Telemann, Conti, Mendelssohn, Mercadante, Kienzl, Massenet, Chapí… D. Henschel, A. Morsch, J. Bluthardt… Matthias Weibel / Eduardo Strausser. Crédit photographique (c) Droits réservés





