Quel bonheur que cette confiserie signée Oscar Straus en 1908, adaptation enjouée d’Arms and the Man de George Bernard Shaw, créée dès 1894, une partition aussi riche et fondante qu’un bon chocolat noir. À l’image de My Fair Lady, version aimée et allégée de Pygmalion, voici un Shaw de pur plaisir, ici réécrit et mis en scène par Jeff Clarke pour IF Opera, à Church Farm (sur la commune de Wingfield, près de Bradford-on-Avon…), après un passage remarqué au Wilton’s Music Hall de Londres.
IF Opera a changé plusieurs fois de lieu au fil des saisons ; voici la deuxième année consécutive à Church Farm, cadre d’une réelle beauté : un chapiteau provisoire, en dos de selle, abrite l’orchestre, les instrumentistes, les chanteurs et le public, avec vue sur le célèbre Westbury White Horse et sur les jolis jardins de la ferme. Une soirée d’été idyllique pour qui séjourne à Bath ou à Bradford-on-Avon, et une raison suffisante, à elle seule, de découvrir cette région. IL S’AGIT, DE FAIT, DE LA PREMIÈRE PRODUCTION PROFESSIONNELLE ENTIÈREMENT MISE EN SCÈNE DE L’ŒUVRE EN GRANDE-BRETAGNE DEPUIS 1940, année où sa création londonienne au Shaftesbury Theatre fut interrompue par un bombardement, – épisode que Clarke tisse discrètement dans sa mise en scène. Les costumes d’époque sont signés Nigel Howard, le décor, aussi ingénieux que modulable, Elroy Ashmore, l’orchestration James Widden. Le livret et les chansons originales sont dues à Rudolf Bernauer et Leopold Jacobson, d’après, bien sûr, la pièce de George Bernard Shaw.
Le livret porte, de façon surprenante, une sensibilité résolument moderne sur l’absurdité de la guerre, doublée du sport toujours en vogue qu’est la satire des classes sociales, de la tendre bêtise des rapports entre hommes et femmes, et d’une bonne dose d’hypocrisie bourgeoise, le tout enrobé d’un rire constant. Sous ces emballages tape-à-l’œil, bien sûr, le propos de Shaw est clair : tous ces personnages sont, au fond, de la même saveur, quel que soit leur rang ou leurs prétentions. Il y a là, en vérité, un net parfum de Gilbert et Sullivan.
Comme la pièce de Shaw, l’œuvre se déroule sur fond de conflit entre la Bulgarie et la Serbie. Le mercenaire suisse Bluntschli trouve refuge dans la chambre de Raina et lui confie ne transporter aucune munition, tout juste du chocolat, d’où le titre. Raina est fiancée au fringant officier Sergius, favori tout naturel de son père militaire Kasimir et de sa mère, Catherine, aussi attachée qu’obsédée par le rang social. Elles ont pour servante la futée Louka. Mais qui, vraiment, peut résister à un jeune soldat charmant muni de chocolat ? Ni la mère, ni la fille, ni la servante, comme la suite le montre, toutes conquises par cette offensive chocolatée bien plus efficace que n’importe quelle offensive militaire. On songe, non sans gravité, que plus d’un siècle plus tard, les rivalités interétatiques balkaniques n’ont jamais tout à fait disparu, et s’embrasent encore de temps à autre en conflit ouvert, ce qui confère à la satire légère de l’œuvre sur l’absurdité de la guerre un tranchant, et un arrière-goût résolument doux-amer, que le public édouardien ne pouvait ressentir de la même façon. C’est, du reste, la rivalité pour le contrôle de la Serbie qui allait, à peine six ans après la création de l’opérette, allumer la mèche de la Première Guerre mondiale, ironie amère au regard du message pacifiste de l’œuvre.
La partition séduit de bout en bout, foisonnante de valses et de polkas, riche d’une couleur orchestrale constante dans la nouvelle orchestration de James Widden, portée par le Bristol Ensemble sous une baguette légère et sûre de James Ham, le tout servi par des dialogues enlevés et pétillants.
Les personnages sont tous dessinés avec vivacité et jouent avec un cœur et une jovialité manifestes, à commencer par la Catherine de Kristin Finnigan, mère de Raina vieillissante mais restée jeune de cœur, et son ridicule époux Kasimir Petkoff, campé par Paul Featherstone avec la même faconde martiale qu’il apporte à ses rôles chez Gilbert et Sullivan. Toutes les femmes, la mère, la fille et la servante Louka, succombent sans réserve au charme du soldat au chocolat Bluntschli, chanté et incarné avec malice par le grand et charmant jeune ténor Guy Elliott, dans une prestation fondante, à se lécher les babines, mais jamais mièvre ni écœurante. Il forme un contraste réjouissant avec le Sergius vaniteux, moustachu et fringant de Robin Bailey, chanté avec panache et un vrai sens du personnage. Eleanor Sanderson Nash prête à Raina une présence vive et lumineuse, au cœur de l’œuvre, tandis que la Louka de Felicity Buckland, finement dessinée, fait office de commentaire mordant sur les doubles standards de ses riches employeurs. Felix Kemp complète la distribution principale en Massakroff, d’abord officier bourru, révélant peu à peu un cœur fondant sous la carapace.
Un raid aérien s’invite aussi dans la représentation, en parfaite cohérence avec le cadre de guerre, et n’est pas, comme signalé plus haut, un simple clin d’œil, mais bien une référence directe au sort de la création londonienne de l’œuvre ; le programme de salle porte d’ailleurs, non sans malice, un avertissement invitant le public à ne pas céder à la panique si une sirène venait à retentir durant la représentation.
Au final, une véritable boîte de chocolats de spectacle : une confiserie à savourer, sucrée sans jamais verser dans le mièvre, et la vraie friandise incontournable de la saison d’IF Opera. Et sous tout ce charme perce, malgré tout, un arrière-goût doux-amer : un rappel, enveloppé de valses et de rires, que les querelles balkaniques à l’origine de l’intrigue n’étaient nullement une invention de confiseur, et que la paix que trouvent Bluntschli et Raina se gagne, dans la vraie vie, bien plus difficilement que sur scène.
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CRITIQUE, Opéra. WINGFIELD, IF Opera (Church Farm), le 11 août 2026. Oscar STRAUS : The Chocolate Soldier. G. Elliott, E. Sanderson Nash, R. Bailey, K. Finningan… Jeff CLARKE /Opera della Luna / James HAM. Crédit photographique © Craig Fuller







