Unique nouvelle production scénique du (103e) Festival des Arènes de Vérone, la reprise de la populaire et très prisée Traviata de Giuseppe Verdi suscitait une grande attente. Chargé de cette nouvelle proposition scénique, le réputé metteur en scène écossais Paul Curran a conçu un spectacle original qui, sans chercher à révolutionner l’œuvre et tout en respectant l’intrigue, a permis d’apprécier l’opéra sans grands bouleversements.
L’action est transposée du Paris du milieu du XIXe siècle aux premières années du XXe siècle, en pleine Belle Époque, ce qui permet à Curran d’intégrer à sa proposition l’univers nocturne de Montmartre et, surtout, celui du célèbre cabaret parisien : le Moulin Rouge. Celui-ci devient le cœur de la mise en scène, faisant de Violetta la vedette du Moulin Rouge. Dans une approche résolument cinématographique, la production établit en outre un lien direct avec le film homonyme de Baz Luhrmann, sorti en 2001, dont l’univers visuel constitue l’une des principales références de cette mise en scène.
Les décors réalistes de Juan Guillermo Nova reconstituaient avec une grande fidélité l’atmosphère du célèbre établissement parisien, avec une immense scène au centre et, de part et d’autre, deux de ses symboles historiques : un gigantesque moulin rouge et le décoratif et exotique éléphant d’inspiration orientale, qui comptait parmi les principales attractions de l’établissement à ses débuts. Dans les scènes les plus intimes, la scénographie s’adaptait efficacement pour représenter les espaces privés où se déroulait l’histoire d’amour entre Violetta et Alfredo, rompant ainsi avec l’atmosphère festive, luxueuse et débridée des grandes scènes d’ensemble. Il en allait de même pour les magnifiques costumes de Stefano Ciammitti qui, soignés jusque dans les moindres détails, accentuaient le contraste entre l’univers nocturne de la Belle Époque parisienne et l’intimité de Violetta, accompagnant avec subtilité la transformation de la protagoniste, de l’éblouissante courtisane du Moulin Rouge à la femme vulnérable et sacrifiée du dernier acte. Dans le même esprit, les lumières de Fabio Barettin se révélaient particulièrement réussies, contribuant de manière décisive à définir les différentes atmosphères et à renforcer les contrastes entre l’univers animé du spectacle et l’intimité progressive du drame. Excellent travail également de Kyle Lang, dont les chorégraphies, intelligemment intégrées au développement de l’action, apportaient du dynamisme aux scènes d’ensemble et constituaient un élément essentiel de la richesse visuelle du spectacle.
Enfin, il convient de souligner l’excellente direction d’acteurs des solistes vocaux et le soin apporté à la construction de leurs relations scéniques, ainsi que l’intégration particulièrement réussie des chœurs, des danseurs et des figurants, tous parfaitement fondus dans le déroulement de l’action. Paul Curran se distingue également par l’attention portée aux petits détails, dont beaucoup, directement inspirés des indications du livret de Piave, prennent ici la forme d’actions scéniques simples, concrètes et d’une grande efficacité théâtrale. Ainsi, lorsque Violetta, alitée et mourante, entend au loin le tumulte du carnaval, celui-ci ne reste pas un simple bruit de fond : on aperçoit réellement le cortège évoluer dans les gradins des Arènes, au-dessus de la protagoniste. Une trouvaille scénique aussi simple qu’efficace, qui témoigne de l’intelligence avec laquelle Curran donne corps aux indications du livret. Chapeau !
Sur le plan vocal, la soprano italienne Rosa Feola remporta un véritable triomphe, incarnant une Violetta de grande valeur, portée par une voix au timbre velouté et homogène, dotée d’une bonne projection et, surtout, d’un chant d’une grande expressivité, souple et richement coloré, capable de se charger de dramatisme selon les exigences du personnage. Son solide bagage technique lui permit d’affronter avec aplomb les difficultés du rôle, même si ce furent les moments de plus grande intensité lyrique qui lui offrirent le terrain le plus favorable pour donner le meilleur de ses moyens. Au premier acte, Feola surmonta avec brio les difficultés de « È strano… Sempre libera », négociant les vocalises avec agilité et les incursions dans l’aigu avec une belle sûreté. Dans « È strano », la soprano imprima à son chant une expressivité contenue, laissant entrevoir la transformation intérieure de Violetta face à l’éveil amoureux inattendu. Dans la cabalette « Sempre libera », en revanche, elle fit preuve d’une remarquable maîtrise technique, qui lui permit d’aborder avec aisance les vocalises et les aigus, sans réduire le célèbre morceau à un simple exercice de virtuosité. Ce fut toutefois à partir du deuxième acte que son interprétation atteignit sa plus grande profondeur. Son chant y acquit une dimension plus lyrique et, à mesure que l’opéra avançait, une intensité plus dramatique. Particulièrement émouvantes furent « Amami, Alfredo » et « Addio, del passato », portées par un chant d’une intense émotion, sans jamais tomber dans l’emphase.
Remplaçant Enea Scala, initialement prévu, le jeune et prometteur ténor mexicain Galeano Salas constitua une très agréable surprise dans le rôle d’Alfredo Germont. Doté d’une séduisante voix de ténor lyrique, richement timbrée, homogène sur toute l’étendue du registre et d’une remarquable musicalité, il sut tirer le meilleur parti du rôle, alliant l’impétuosité juvénile du personnage à une ligne de chant expressive. Il brilla particulièrement dans son aria « Lunge da lei… », grâce à la noblesse de son phrasé, et surtout dans sa cabalette « O mio rimorso! O infamia! », où l’assurance et l’éclat de ses aigus lui valurent une chaleureuse ovation du public. En parfaite harmonie avec la soprano, il manifesta également une émouvante implication dans les duos « Un dì, felice, eterea » et « Parigi, o cara », dans lesquels il sembla tout donner, rendant pleinement perceptible la sincérité des sentiments de son personnage.
Dans le rôle de son père, le sévère Giorgio Germont, le baryton italien Luca Salsi, dans un rôle qu’il connaît manifestement bien et dont il sait tirer le meilleur parti, déploya une voix au timbre noble, sombre et généreux, d’une grande qualité, soutenue par une musicalité irréprochable. Sa caractérisation évita toute rigidité excessive, laissant progressivement affleurer la dimension humaine d’un personnage d’abord sévère et inflexible. Son aria « Di Provenza il mar, il sol », interprétée avec une vaste palette de nuances expressives et une profonde humanité, constitua l’un des meilleurs moments de la soirée.
Dans le rôle d’Annina, la soprano italienne Francesca Maionchi apporta un relief inhabituel à la brève partie de la servante de Violetta. Le reste de la distribution secondaire se montra également d’un très bon niveau, avec notamment le Gastone du toujours efficace ténor italien Carlo Bosi, le Barone Douphol du sonore baryton italien Nicolò Ceriani et la Flora Bervoix pleine d’aisance de la mezzo-soprano Anna Werle. Le chœur de la maison, placé sous la direction de l’Italien Roberto Gabbiani, se montra à la hauteur des exigences de la partition, faisant preuve de discipline, d’une belle homogénéité, d’un bon équilibre entre les différents pupitres et d’une remarquable précision dans ses interventions.
Sur le plan musical, le chef d’orchestre Italien Michele Spotti tira le meilleur parti de l’Orchestre du Festival des Arènes de Vérone, proposant une lecture au rythme soutenu, aux tempi justes, au style verdien maîtrisé et à la concertation soignée. Les préludes des actes I et III furent particulièrement réussis, abordés avec délicatesse, lyrisme et un raffinement qui fut très apprécié du public.
Sans constituer une relecture révolutionnaire de l’œuvre, la prioduction de Curran réussit peut-être quelque chose de plus important encore : faire en sorte qu’un opéra aussi souvent donné sur cette scène que La Traviata retrouve sa proximité, son pouvoir de séduction et sa capacité à enthousiasmer le public des Arènes.
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CRITIQUE, festival. VERONE, Arènes, le 6 août 2026. VERDI : La Traviata. R. Feola, G. Salas, L. Salsi… Paul CURRAN / Michele SPOTTI. Crédit photographique (c) Droits réservés







