Après Thaïs de Massenet en septembre, le Théâtre national du Capitole poursuit sa saison 2025-2026 avec l’un des opéras les plus envoûtants et complexes jamais composés : Don Giovanni de W. A. Mozart. Dans une décision aussi audacieuse qu’inspirée, Christophe Ghristi, le directeur artistique de l’institution occitane, a une nouvelle fois fait le choix de la transversalité des arts en confiant la mise en scène (avec ses alter ego des Opéras de Tours, Marseille, Dijon et Montpellier, autres maisons lyriques coproductrices du spectacle) à une artiste dont la sensibilité unique a conquis le cinéma et la littérature : Agnès Jaoui. Après le succès remarqué de son « Uomo femina » de Galuppi à l’Opéra Royal de Versailles l’an passé, la célèbre cinéaste et romancière relève le défi de diriger cette production. Ce pari consiste à inviter un regard neuf, imprégné de psychologie et de finesse d’écriture, pour revisiter les profondeurs ambiguës du mythe du séducteur. Il s’agit ni plus ni moins de confier un monument de la musique à une grande conteuse d’histoires, laissant présager une lecture où la complexité des caractères et la vérité humaine seront au cœur du spectacle.
Le maître des lieux a par ailleurs aligné pour cette première distribution une pléiade de chanteurs aguerris, dont les performances individuelles et collectives ont porté haut la dramaturgie mozartienne. Dans le rôle-titre, Nicolas Courjal prend les traits d’un homme plus fatigué, voire désenchanté, un rôle qu’il endossait pour la première fois. Son interprétation est marquée par une certaine brutalité, propre au héros, et une belle endurance vocale, dépeignant un noble usé par ses propres excès, cherchant le pouvoir autant que le plaisir. En Leporello, Vincenzo Taormina se montre en parfaite symbiose avec son maître, le baryton italien campant un valet au jeu cynique et espiègle. Si son jeu répondait parfaitement à la définition comique du rôle, c’est surtout dans les duos explosifs avec Don Giovanni que la complicité des deux compères a opéré. Andreea Soare, en Donna Anna violentée dès le début de l’action, dispose de moyens vocaux indéniables pour exprimer la douleur et la colère de son personnage. Son chant, parfois heurté, sait traduire la détresse d’une femme meurtrie par l’agression qu’elle a subie et par l’incompréhension de son fiancé. Grande habituée des planches capitolines, Karine Deshayes (Donna Elvira) dresse une peinture touchante de cette femme éternellement blessée mais prête au pardon, une figure à la fois énervante et ridicule que l’on croise dans la vie réelle, avec sa voix chaude et ronde au timbre magnétique immédiatement reconnaissable.
La soprano toulousaine Anaïs Constans campe une Zerlina mutine, sexuellement libre, et d’abord subjuguée par l’attention que lui porte le “héros”. Son jeu s’avère touchant de naturel, et son timbre chaleureux et vivace charmé à l’envi dans ses différents airs. Face à elle, le jeune baryton français Adrien Mathonat, dans le rôle de Masetto, démontre une fois de plus son talent scénique et vocal. Il parvient à doter le paysan dupé et jaloux d’une crédibilité touchante, affichant une présence scénique solide et un chant d’une clarté remarquable. Son interprétation apporte la dose juste de rudesse et de vulnérabilité que requiert le personnage. Ténor lyrique d’origine turkmène, Dovlet Nurgeldiyev (Don Ottavio) est la révélation de la soirée, grâce à un timbre éminemment séduisant et plein de velours, idéal pour le rôle du noble et patient Don Ottavio – et sa présence vocale apporte ici une autorité inattendue à un personnage souvent perçu comme faible. De son côté, la basse géorgienne Sulkhan Jaiani (Le Commandeur) impressionne par une voix d’outre-monde, glaçante de menace. Immobile dans sa niche haut perchée jusqu’au moment fatidique, il incarne avec une présence spectrale le jugement implacable qui terrasse finalement le héros dissolu.
Initialement annoncé, Tarmo Peltokoski, directeur musical de l’Orchestre national du Capitole, a dû être remplacé pour cette série de représentations en raison de soucis d santé. Le jeune chef italien Riccardo Bisatti, propulsé sur le podium, a su relevé le défi et visiblement gagner le respect des chanteurs et de l’orchestre. Son approche s’est caractérisée par des tempi parfois très rapides dans certains passages, un choix qui a dynamisé l’ensemble. Son accompagnement s’est avéré précieux et subtil dans les airs solistes, comme dans le poignant lamento de Donna Elvira (« Mi tradì »).
Côté mise en scène, c’est bien dans l’Espagne du XVIIe siècle que nous plonge la scénographie (confiée à Éric Ruf), impression renforcé par les somptueux costumes de Pierre-Jean Larroque qui font référence à l’Espagne austère de l’Inquisition, inspirée des portraits du Greco ou de Velasquez. Le décor, une place publique qui se recompose en palais, est visuellement beau à regarder, mais son conventionnalisme peut sembler trop sage à certains égards. Mais si Agnès Jaoui excelle à révéler la complexité des relations, montrant avec finesse l’ambivalence du désir et la difficulté des personnages à se libérer de l’emprise de Don Giovanni, le spectacle manque cependant parfois d’allant, avec des chanteurs cantonnés à des gestuelles conventionnelles, plantés face au public, certaines scènes donnant une impression de “déjà-vu”. La production a opté pour le lieto fine (fin heureuse) de la version de Prague, où les victimes se réjouissent du châtiment du « dissolu », un choix à contre-courant de nombreuses mises en scène contemporaines qui préfèrent des conclusions plus sombres… durant laquelle Don Giovanni réapparaît in extremis, comme un symbole d’éternité… car Don Juan ne meurt jamais !
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CRITIQUE, opéra. TOULOUSE, Théâtre national du Capitole (du 20 au 30 novembre 2025). MOZART : Don Giovanni. N. Courjal, V. Taormina, K. Deshayes, A. Soare, D. Nurgeldiyev, A. Constans… Agnès jaoui / Riccardo Bisatti. Crédit photo (c) Mirco Magliocca






