Bruno Monteiro aborde dans ce nouvel album 2 Sonates de Sergueï Prokofiev qui illustrent magistralement son amitié avec son compatriote et violoniste, David Oïstrakh, qui depuis 1939, où il joue la Concerto pour violon, devint un proche particulièrement estimé. C’est la dernière période du compositeur revenu au pays des Soviets (depuis 1938) dont le néoclassicisme ne manque ni de souffle épique, ni de tendresse voire d’innocence. Bruno Monteiro en dévoile avec justesse la grande valeur expressive.
La Sonate pour violon et piano n°1 en fa mineur opus 80 , composée entre 1938 et 1946, elle a été terminée deux ans après la seconde sonate pour violon et piano. Elle a été créée par David Oistrakh, son dédicataire et proche du compositeur, et le pianiste Lev Oborine le 23 octobre 1946 à Moscou.
Surexpressive et presque glaçantes, la partition suggère un climat grave et lugubre, Prokofiev comparant les gammes de violon jouées glissando au « vent passant dans un cimetière » [fin des 1er et 4e mouvements]. Extrême même et déchirant au risque de perturber l’auditeur sagement assis sur son fauteuil : « Cela doit sonner de telle sorte que les gens doivent sauter sur leur siège, et se dirent : » Est-ce qu’il a perdu la tête ? » ». Le motorisme percussif si emblématique n’est jamais oublié et le jeu intense, habité de Bruno Monteiro le montre sans réserve, d’autant plus stimulé par le jeu vif argent, nuancé, lui aussi volubile de son partenaire João Paulo Santos.
David Oistrakh et Samouïl Feinberg jouent les 1er et 3è mouvements, en 1953, pour les funérailles du compositeur. Oistrakh estimait que « rien de ce qui a été écrit pour le violon depuis des décennies – où que ce soit dans le monde – n’égalait cette œuvre en beauté et en profondeur ». Le lugubre y danse avec une tendresse éperdue, impuissante et pourtant libre et digne : en cela le flux comme enchanté et mystérieux de l’Andante déroule son chant lancinant, hypnotique, épure presque énigmatique, à la fois nostalgique, énoncé comme un murmure enfantin.
Le relief des contrastes structure tout le cycle : la sévérité de l’Andante assai, produit une tension assumée avec l’Allegro brusco, radicalement fougueux (avec un long développement thématique), lui-même contrastant avec la tendresse éthérée du 3è mouvement (Andante) puis la trépidation rythmique du final (Allegrissimo), jeu percussif à 2 voix.
À l’origine, la 2ème Sonate pour violon (opus 94a) est la transcription de la Sonate pour flûte et piano. Composée en 1943, elle suscita immédiatement l’intérêt du violoniste David Oïstrakh qui suggéra à Prokofiev d’en réaliser une version pour violon avec le concours étroit du violoniste qui créa la partition à Moscou en juin 1944. L’œuvre porte les événements tragiques de la guerre, les évacuations, l’anxiété des temps de destruction. Étrangement c’est sa forme paisible, équilibrée, classique en 4 mouvements qui saisit, l’indice d’une créativité jamais éteinte et qui suscite, bel hommage d’un rival plutôt critique, l’admiration de son confrère Chostakovitch. La virtuosité fusionne avec une élégance chantante, absente dans les autres partitions.
Quelle belle idée d’associer les 2 Sonates avec les 5 mélodies pour violon (antérieures), elle-même transcrites d’après les mélodies écrites à l’origine pour la cantatrice Nina Kochitz, créées à New York en mars 1927 (avec Prokofiev au piano). Sur les traces du violoniste Paul Kochansky, Bruno Monteiro exprime tout le radicalisme expressionniste des airs, leur large ambitus poétique et expressif, qui exige volubilité et chant flexible. Avant les Sonates ouvragées avec Oïstrakh, Prokofiev y révèle une fascination pour les possibilités esthétiques, techniques, expressives, vocales du violon. Pizzicato, harmoniques, doubles cordes… exigent de l’interprète une dextérité inouïe. La réussite des 5 chants exploite toutes les ressources et la plasticité de l’instrument comme s’ils avaient été dès leur conception, écrits pour le violon. Les deux interprètes en éclairent la matière suggestive, l’activité permanente, à la fois intranquille et enivrée. Très beau programme servie par deux complices de longue date.
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CRITIQUE CD. PROKOFIEV : Sonates pour violon opus 80, opus 94, 5 mélodies opus 35bis –
Bruno Monteiro, violon / João Paulo Santos, piano (1 cd Etcetera KTC1864) – CLIC de CLASSIQUENEWS hiver 2025.
Toutes les infos sur le site du label etcetera :
Sergei Prokofiev : Two Violin Sonatas Five Melodies | Etcetera
https://www.etcetera-records.com/product/sergei-prokofiev-two-violin-sonatas-five-melodies-bruno-monteiro-joao-paulo-santos/
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