Huit ans après avoir fait le bonheur des spectateurs du Théâtre du Capitole, la vénérable institution occitane vibre à nouveau au rythme envoûtant de la musique de Carmen de Georges Bizet, dans la désormais célèbre production signée par Jean-Louis Grinda, couronnant une riche saison 26 / 27 qui a des airs de sans faute artistique. Cette mise en scène, désormais bien rodée après avoir enchanté les scènes de Marseille, Monte-Carlo ou encore les Chorégies d’Orange, trouve au Capitole un écrin et une complicité avec le public qui en font un moment de grâce et de bonheur absolu.
Jean-Louis Grinda, ancien directeur des Chorégies d’Orange et de l’Opéra de Monte-Catrlo, propose ici un regard résolument moderne et d’une grande intelligence sur l’œuvre de Bizet. Il évite avec brio les écueils des clichés éculés : sa Carmen n’est ainsi ni une garce ni une séductrice manipulatrice, mais une jeune femme éperdue de liberté qui aime comme elle respire, avec une fraîcheur et une sincérité qui la rendent bouleversante. La mise en scène souligne avec justesse la violence possessive de Don José, véritable prédateur dont la jalousie maladive conduit à l’irréparable. Le dispositif scénique conçu par Rudy Sabounghi est une véritable prouesse technique et esthétique. Deux grands blocs semi-circulaires, évoquant une arène, s’articulent et se déplacent pour créer avec une élégante sobriété les différents espaces de l’action, de la manufacture de tabac aux montagnes désertiques, en passant par les murs de Séville. La scène s’ouvre sur une vision en flash-back : dans la pénombre de sa cellule, Don José revit les événements qui l’ont conduit à l’irréparable, donnant d’emblée à l’œuvre sa dimension tragique et inéluctable.
Dans le rôle-titre, Marie-Nicole Lemieux est tout simplement renversante. La grande contralto québécoise, déjà acclamée à Orange, déploie une palette sonore d’une richesse exceptionnelle. Sa voix, à la fois sombre et brillante, puissante et superbement contrôlée, incarne avec une intensité rare toutes les facettes de la gitane. Cette Carmen est gouailleuse, pulpeuse, troublante et infiniment touchante, mais jamais vulgaire ou impudique. Elle parvient à faire évoluer son personnage tout au long de l’œuvre, de la cigarière provocante du premier acte à la femme traquée et vibrante du duel final, avec une vérité dramatique qui a saisi le public.
Face à elle, Airam Hernandez, ténor espagnol en passe de devenir l’un des piliers du Théâtre du Capitole (et le public toulousain ne s’en plaindra pas !…), et dont les incarnations successives in loco ont marqué les esprits, campe un Don José d’anthologie. Sa composition saisit par sa crédibilité : il incarne à la perfection cet homme faible, rongé par une jalousie animale, dont la violence possessive surgit avec une effrayante spontanéité. Mais ce qui marque tout autant, c’est l’extraordinaire raffinement de son chant. Son « Air de la Fleur » est un moment de pur bonheur lyrique : des demi-teintes subtiles, des diminuendi d’une beauté à couper le souffle, une ligne de chant tendue à l’extrême, servie par un timbre chaud et une émission parfaitement maîtrisée. C’est simple, on n’avait pas entendu un tel niveau d’interprétation dans ce rôle depuis les grandes heures de Jonas Kaufmann ou Roberto Alagna !…
La Micaëla d’Anaïs Constans, soprano toulousaine qui s’était déjà illustrée dans cette même production lors de sa création en 2018, confirme tout le bien que l’on pensait d’elle déjà alors. Sa voix, d’une clarté lumineuse, possède un timbre rond et une ligne de chant superbement conduite. Son air « Je dis que rien ne m’épouvante » est un moment de grâce, porté par une intensité dramatique et une puissance vocale qui lui valent à juste titre les ovations du public. Son jeu scénique, intense et habité, fait de cette Micaëla un personnage bien loin de l’oie blanche traditionnelle, une femme qui cherche à comprendre ce qui lui échappe et dont les regards portent le poids d’une inquiétude muette. L’excellentissime baryton-basse roumain Adrian Sempetrean, appelé à remplacer au pied levé Alexandre Duhamel déclaré souffrant, relève le défi avec une maestria confondante dans le rôle d’Escamillo. Sa voix, d’une belle assise, son charisme scénique et son jeu sans forfanterie font de son toréador une présence magnétique, à la hauteur de la superbe aria du toréador.
Mais cette production est aussi l’occasion de saluer une révélation : Adrien Mathonat en Zuniga. Cette basse à la voix surpuissante, au grain somptueux, possède une stature imposante qui magnifie son jeu de comédien. Son autorité naturelle, sa présence scénique confèrent au lieutenant une crédibilité et une profondeur rarement atteintes dans ce rôle. Il rejoint le cercle des grands seconds rôles qui font la richesse de cette distribution. Pierre-Yves Cras campe un Moralès d’une élégance rare. Son baryton, chaleureux et bien timbré, donne au caporal cette bonhomie un peu gouailleuse qui séduit dès les premières mesures. Son jeu scénique, plein de naturel, installe d’emblée l’atmosphère populaire de la Séville du premier acte. Les deux compagnes de Carmen, Fanny Soyer en Frasquita et Léontine Maridat-Zimmerlin en Mercedes, forment un duo complice et pétillant. La soprano Fanny Soyer, révélation de l’Académie de l’Opéra-Comique, déploie une voix agile et une présence scénique enjouée qui font merveille dans les ensembles. La mezzo Léontine Maridat-Zimmerlin, lauréate de nombreux concours et nommée aux Victoires de la Musique Classique 2026 dans la catégorie « révélation« , apporte à Mercedes un timbre chaud et une malice complice qui achèvent de convaincre. Côté contrebandiers, Damien Gastl campe un Dancaïre d’une belle carrure vocale. Le baryton, déjà familier de la scène du Capitole pour y avoir incarné Melot dans Tristan, fait preuve d’une autorité naturelle et d’une voix ronde qui sert idéalement le chef des bandits. Krešimir Špicer, en Remendado, complète cette équipe de gueux avec un ténor léger et une truculence pleine de vivacité. Tous forment, avec les Chœurs du Théâtre du Capitole, un peuple gitan d’une vérité et d’une énergie folles.
Derrière le pupitre, le chef britannique Leo Hussein dirige l’Orchestre national du Capitole de Toulouse avec une passion communicative. Sa lecture de la partition, précise et sensuelle, fait ressortir toutes les couleurs et les nuances de la musique de Bizet. Il sait maintenir un équilibre parfait entre la fosse et le plateau, avec un constant souci du phrasé et des dynamiques, offrant par ailleurs à ses chanteurs un soutien idéal.
Le public toulousain, connaisseur et exigeant, a réservé à cette Carmen un accueil triomphal. Il a su reconnaître dans cette production une œuvre totale, qui confirme une fois de plus le rayonnement du Théâtre du Capitole sur la scène lyrique internationale. Un spectacle à ne manquer sous aucun prétexte, et à voir avant le 5 juillet !
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CRITIQUE, opéra. TOULOUSE, Théâtre du Capitole (du 26 juin au 5 juillet 2026). BIZET : Carmen. M-N. Lemieux, A. Hernandez, A. Constans, A. Sempetrean… Jean-Louis GRINDA / Leo HUSSEIN. Crédit Photographique (c) Mirco Magliocca







