lundi 28 septembre 2026

CRITIQUE opéra. PARME, 25e Festival Verdi de Parme (Teatro Regio), le 11 octobre 2025. VERDI / BOITO : Otello. B. Jagde, M. Sicilia, A. Ganbaatar, D.Tuscano, F. Leone… Federico Tiezzi / Roberto Abbado

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Sabine Teulon-Lardic
Sabine Teulon-Lardic
Critique et Musicologue : l'un nourrit l'autre et vice versa ! Sabine a écrit une Thèse sur l'opéra-comique au XIXe siècle.
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Fil rouge du 25e Festival Verdi de Parme, la veine shakespearienne triomphe avec Otello conduit par Roberto Abbado au Teatro Regio. Toutes les violences du drame y explosent avec flamboyance alors que deux chanteurs (dont le rôle-titre !) sont remplacés au dernier moment.

 

Si la dramaturgie verdienne contient en elle-même les flamboyances d’Otello, la mise en scène de Federico Tiezzi les accompagne dignement plutôt que les interprète. En effet, la violence shakespearienne de la Tempesta sur le port de Chypre (acte I), celle de l’infâme Iago exerçant ses violences psychiques sur les protagonistes (II), celle de l’époux de Desdemona (III) qui le conduit au féminicide (IV) sont clairement menées dans un univers intemporel et dépouillé, en gris-noir. Deux pôles érigés par la scénographe (Margherita Palli) s’affichent sur le rideau de scène moiré. Pour les premiers actes, « Morte et Nulla » (la Mort, c’est le néant) est tiré du credo de l’infâme Iago. Pour les suivants, « Dolore » est sélectionné tant il est vrai que la souffrance n’est pas seulement celle décuplée de Desdemona, mais également du sujet Otello sombrant dans la folie meurtrière, de Iago, le nihiliste jamais rassasié du mal, de Cassio pris en otage dans les machinations, et d’Emilia sous emprise de Iago. On peut y ajouter la souffrance du peuple de Chypre, associé au grand concertato des protagonistes (III) lors des violences de genre, publiquement exercées par le Maure sur Desdemona. Entre ces deux pôles, la profondeur de l’espace scénique et la sémiotique de signes lumineux sont mobilisés. Si Iago chante son Credo satanique et construit ses machinations au proscenium (devant des vitrines de carnassiers empaillés), le duo d’amour de Desdemona et d’Otello se dirige vers le fond où les astres lumineux de Vénus , puis de Saturne (Satan) se profilent. C’est également dans la profondeur scénique que se loge la « boite » de scène, chambre lumineuse de Desdemona et prison dans laquelle sa passion se joue. Enfin, si les horizontales, telles les tables du pouvoir vénitien, et les verticales – les voiles du port, le filin des lustres – structurent les lieux du pouvoir vénitien, de rares néons verticaux célèbrent, eux, la victoire d’Otello, général vénitien à Chypre. Ces derniers se désagrègent en lignes brisées lorsque son psychisme fragilisé s’englue dans la crise délirante. Enfin, la tentation d’installer un rideau rouge lors de la scène collective du II – instaure un méta-théâtre, validé par l’orchestre de mandolines sur scène et la troupe vénitienne de commedia dell’ arte offrant un spectacle à Desdemona.

Sous la baguette verdienne de Roberto Abbado (qui chante partiellement les parties au pupitre !), la conduite du dramma lirico (version originale de 1887, éd. de Linda B. Fairtile) explose lors de chaque climax. Et ce, depuis la tempête symphonico-chorale qui ouvre le drame par un geste berliozien, jusqu’à l’engrenage machiavélique du fourbe. En effet, en fosse, la Filarmonica Artura Toscanini est une mécanique aussi réglée que les Ferrari (fabriquées dans cette région) ! Vitesse des tempi prises au vol, sonorité enveloppante du tutti, vrombissement des trombones et cimbasso, tout est optimal. Plus tard, le quatuor de violoncelles onctueux, le babillage des bois accompagnant les perfidies de Iago forment des contrastes bienvenus. Et que dire du gran concertato en final du III ? Abbado relève cette gageure de ménager l’enchevêtrement des sentiments contrastés au sein d’une densité polyphonique innovante. Quant au Coro du Teatro Regio di Parma (voir notre critique de Macbeth au Festival Verdi), ses qualités proprement lyriques – couleurs, puissance, mobilité – soulèvent les braises du drame. Correct, le chœur d’enfant du Teatro Regio complète ces formations.

Sauvant le spectacle en remplaçant Fabio Sartori souffrant, le ténor Brian Jagde aborde le redoutable rôle d’Otello avec la flamboyance vocale requise, venant de terminer un cycle Otello au Teatro Real de Madrid. Dès la descente du navire au port de Chypre, puis lors des affrontements, cette flamboyance claque par la projection et la densité du grain vocal qui font vibrer la structure du théâtre. Son délire passionnel (le syndrome d’Othello) est puissamment suggéré dans une orientation psychiatrique plutôt que par l’animalité d’un être primitif. Sa présence royale monolithique (alors qu’il n’est point patricien) manquerait juste de morbidezza lors du duo amoureux.

Construisant le profil du perfide Iago par touches successives, le baryton verdien Ariunbaatar Ganbaatar fait de son « Credo in un dio Crudel » (II) le momentum prégnant de la première partie, commandant jusqu’au tomber du rideau rouge. Sa maîtrise déclamatoire sur les répétitions (de notes) cerne magistralement sa métaphysique du mal. Face à chaque protagoniste, il sait distiller les nuances du chant-caméléon que lui confie Verdi. L’apogée de son implication démoniaque éclate avec insolence dans la réplique ultime du final du III : « Ecco il Leone ! » (voici le lion !) lorsque le délire d’Otello provoque son évanouissement. 

En Desdemona, Mariangela Sicilia incarne une femme consciente, aimante, devenant une victime non consentie, cependant dans l’acceptation.  Son soprano homogène et son noble jeu habitent le duo d’amour (I). Introduite par le prélude au cor anglais (Alessandro Rauli), la Romance du saule émeut le public par l’art de sculpter les récurrences de « salice » de couleurs et nuances confondantes. Aussi, le second momentum de la représentation – de grâce cette fois – est l’Ave Maria dont les aigus filés s’éternisent sur un souffle ténu. Une vision chrétienne que Verdi et Boito ont imaginée (absente chez Shakespeare), peut-être pour contrebalancer le credo blasphématoire. 

Le fringuant Cassio, incarné par le ténor Davide Tuscano, manifeste une belle aisance vocale et scénique, tant dans la chanson du vin (I) en complicité d’une Colombine que dans le scherzando du trio avec Cassio/Otello dissimulé (III). Les rôles secondaires participent magistralement au gran concertato du 3e acte : le soubassement de l’ensemble vocal confié à Francesco Leone (Lodovico) est complété par le ténor Damiano Lombardi (Roderigo), remplaçant son collègue souffrant (Francesco Pittari). En sus du concertato, la puissante contribution de la mezzo Natalia Gavrilan (Emilia) confond Otello après son féminicide avec conviction.

Le public cosmopolite acclame cette représentation d’une énergie tempétueuse. Qui marquera probablement la 25e édition du Festival Verdi.

 

 

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CRITIQUE opéra. PARME, Festival Verdi de Parme (Teatro Regio), le 11 octobre 2025. VERDI / BOITO : Otello. B. Jagde, M. Sicilia, A. Ganbaatar, D.Tuscano, F. Leone… Federico Tiezzi / Roberto Abbado. Crédit photo (c) Roberto Ricci

 

 

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