On pouvait espérer de Guillaume Gallienne autre chose qu’une simple transposition élégante du conte. Son parti pris du volcan, des cendres et d’une « Naples » minérale possède une réelle force plastique, admirablement servie par les décors d’Éric Ruf. Cette Naples sous la cendre semble plutôt une Catane sous les grondements de l’Etna et ses palais délabrés. Mais cette métaphore omniprésente demeure précisément cela : une simple métaphore. Elle irrigue le décor sans jamais véritablement contaminer le théâtre. La promesse d’une éruption reste à l’état de promesse, malgré une pluie de cendres pendant le « temporale ».
Très vite, la mise en scène semble se satisfaire de sa belle idée initiale. Les personnages entrent, sortent, s’alignent, chantent frontalement. Les ensembles, pourtant écrits par Rossini comme des mécaniques débridées et infernales où chacun poursuit son propre mouvement, paraissent ici figés dans une illustration presque scolaire. La circulation dramatique s’essouffle, les récitatifs s’étirent, faute d’une véritable tension scénique. Ce qui devrait pétiller ne fait souvent que fonctionner. On a la fâcheuse impression d’assister aux pires moments de certaines mises en scène sans fantaisie du siècle dernier.
Plus problématique encore est l’impression persistante d’une direction d’acteurs abandonnée aux réflexes individuels des chanteurs. Guillaume Gallienne avait annoncé vouloir « épurer » le jeu jusqu’à donner aux interprètes le sentiment de ne plus jouer. Cette profession de foi trouve ici sa limite manifeste : l’épure tourne à l’effacement. Les caractères ne se construisent pas, ils se juxtaposent. Don Magnifico demeure un bouffe efficace parce que Nicola Alaimo possède instinctivement les moyens de son personnage ; Dandini existe grâce au tempérament théâtral et vocal de Hugh Montague Rendall ; mais rien ne laisse deviner un travail collectif sur les rapports de domination, les regards, les silences ou les ambiguïtés psychologiques qui font toute la richesse de Cenerentola. Cette facilité finit par devenir le véritable sujet du spectacle. Guillaume Gallienne semble faire une confiance absolue à Rossini, comme si la partition suffisait à produire le théâtre. Or le génie rossinien exige précisément un contrepoint scénique : une précision d’horlogerie, une nervosité permanente, une circulation incessante des désirs et des faux-semblants. Ici, l’œuvre est souvent livrée à elle-même, avec une économie de moyens qui confine parfois à la paresse dramaturgique.
Sur le plan vocal, la distribution réserve des satisfactions plus inégales qu’il n’y paraît. Si Vasilisa Berzhanskaya possède incontestablement les moyens du rôle, un timbre riche, des graves opulents et une virtuosité qui ne se dément guère, son Angelina laisse paradoxalement une impression de distance. La ligne, constamment maîtrisée, paraît plus admirable que véritablement émouvante ; la jeune femme blessée, humble mais intérieurement indestructible, peine à émerger derrière une émission très contrôlée. Les coloratures impressionnent davantage qu’elles n’expriment, tandis que le grand rondo final semble davantage relever de la démonstration technique que de l’accomplissement dramatique. On admire la chanteuse ; on cherche encore le personnage. Face à elle Lawrence Brownlee est un fabuleux Ramiro, malgré des petites limitations histrioniques dues à la mise en scène qui en font un prince éclopé. Lawrence Brownlee est idéal vocalement pour ce genre de rôles, tout comme ses comparses. Saluons le fabuleux et incomparable Hugh Montague Rendall en Dandini de légende et Nicola Alaimo en Magnifico plus vrai que nature – tandis qu’en fosse, l’éruption rossinienne est à son comble sous la conduite généreuse et alerte d’Enrique Mazzola.
Bref, heureusement que vocalement et orchestralement le magma a pris toute sa matière malgré une mise en scène quelque peu grise et fatiguée, un volcan devenu vieux en définitive…
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CRITIQUE, opéra. PARIS, Palais Garnier, le 14 juin 2026. ROSSINI : La Cenerentola. V. Berzhanskaya, L. Brownlee, H. Montague Rendall, N. Alaimo… Guillaume Gallienne / Enrique Mazzola. Crédit photographique (c) Julien Benhamou






