mardi 6 octobre 2026

CRITIQUE, opéra. PARIS, Opéra Bastille, le 30 janvier 2026. VERDI : Un Bal masqué. M. Polenzani, A. Netrebko, E. Dupuis, E. DeShong, S. Blanch… Gilbert Deflo / Speranza Scappucci

A lire aussi
Jean-François Lattarico
Jean-François Lattarico
Professeur de littérature et civilisation italiennes à l’Université Lyon 3 Jean Moulin. Spécialiste de littérature, de rhétorique et de l’opéra des 17 e et 18 e siècles. Il a publié de Busenello l’édition de ses livrets, Delle ore ociose/Les fruits de l’oisiveté (Paris, Garnier, 2016), et plus récemment un ouvrage sur les animaux à l’opéra (Le chant des bêtes. Essai sur l’animalité à l’opéra, Paris, Garnier, 2019), ainsi qu’une épopée héroïco-comique, La Pangolinéide ou les métamorphoses de Covid (Paris, Van Dieren Editeur, 2020. Il prépare actuellement un ouvrage sur l’opéra vénitien.
image_pdfTélécharger (.pdf)

Cette production d’Un Ballo in maschera de Giuseppe Verdi, créée in loco il y a près de vingt ans en 2007 (et dirigée à l’époque par Semyon Bychkov, présent dans la salle, après la récente annonce de sa nomination comme futur directeur musical de l’institution parisienne…), s’avère toujours aussi efficace, signée par les complices de toujours Gilbert Deflo et William Orlandi, et cette fois avec la star russe Anna Netrebko. Le charme opère toujours grâce à une distribution exemplaire et une direction superlative.

 

Rarement un opéra de Verdi a subi autant les affres de la censure et contraint le compositeur à transposer maintes fois l’intrigue inspirée du meurtre du roi Gustave III de Suède, à la fin du XVIIIe siècle, point de départ d’un opéra d’Auber (Gustave III ou le Bal masqué), plus fidèle à la source historique. Gilbert Deflo et son décorateur William Orlandi (qui réalise également les superbes costumes), transposent à leur tour l’intrigue, qui ne se passe plus dans l’Amérique du 17e siècle, mais dans l’Italie du 19e, contemporaine de l’œuvre. Les décors impressionnent par leur monumentalité et leur effet terrifiant (l’aigle géant au-dessus du trône dans la scène liminaire du conseil, rapace que l’on retrouvera tel un fil conducteur, ailes déployées au-dessus de gigantesques poteaux, lors de la scène nocturne au début du II, ou enlaçant les lampes stylisées lors de la scène finale du bal et ses costumes chamarrés).

Mais le plaisir des yeux se double du plaisir des oreilles, grâce à une distribution remarquable d’homogénéité et d’excellence. Bien entendu, le public parisien attendait la prise de rôle de la diva Anna Netrebko : après trente ans de carrière, la voix est toujours aussi immense, l’ambitus stupéfiant nous régale de graves somptueux et de notes filées d’une incroyable jeunesse (son « Morrò, ma prima in grazia » est d’anthologie), qualités précieuses qui compensent une diction manquant souvent de précision et quelque intonation plus flottante, ce qui n’a pas empêché le public de l’acclamer après chacune de ces interventions. De ce point de vue, la comparaison pourrait presque sembler cruelle avec le Riccardo exceptionnel de Matthew Polenzani ; on ne peut que louer la technique d’acier du ténor américain, sa présence scénique électrisante et surtout la clarté de la déclamation, plus idiomatique que chez la diva russe (magnifique « Ma se m’è forza perderti », un autre grand moment de la soirée). Étienne Dupuis campe un Renato fort convaincant, malgré un timbre qui pourrait être plus séduisant, mais au tempérament bien charpenté et conforme à l’évolution du personnage, dont la violence, après l’air « Eri tu », éclate notamment dans le superbe trio qui l’unit aux deux conspirateurs. Une mention spéciale au rôle ponctuel mais dramatiquement intense de la devineresse Ulrica. La mezzo américaine Elizabeth DeShong l’incarne avec une maestria et un souffle infini qui forcent le respect. C’est avec un même niveau d’excellence que l’on doit saluer la prestation de la soprano espagnole Sarah Blanch dans le rôle en travesti d’Oscar. Timbre léger mais virtuose, présence virevoltante, en particulier dans la scène finale, accentuant ainsi le contraste avec la tragédie à venir. Les autres rôles secondaires sont impeccables, notamment le duo des conspirateurs Samuel et Tom formé par Christian Rodrigue Moungoungou et Blake Denson, barytons racés, dont les qualités vocales semblent contraintes par une direction d’acteur manquant parfois de souplesse. Si Se-Jin-Hwang reste discret en serviteur d’Amelia, on soulignera le Silvano lumineux du baryton Andres Cascante, que le public parisien suit déjà régulièrement depuis trois ans, et on louera la prestation du ténor coréen Ju In Yoon en Juge hiératique et impérieux. Excellents également les Chœurs de l’Opéra de Paris – fort bien dirigés par Alessandro Di Stefano –, personnage à part entière, comme on le sait, chez Verdi, qui y voyait le symbole d’une identité collective. Ils trouvent notamment leur pleine expression dans la scène du bal, joliment chorégraphiée par Micha van Hoecke.

Dans la fosse, la cheffe italienne Speranza Scappucci dirige l’œuvre pour la première fois, mais excelle comme toujours à conduire la phalange parisienne avec vigueur, précision et attention constante aux nuances, soulignant avec brio les nombreux contrastes stylistiques qui égrènent cette partition hybride, et à plus d’un titre magnétique.  

 

_________________________________
CRITIQUE, opéra. PARIS, Opéra Bastille, le 30 janvier 2026. VERDI : Un Bal masqué. M. Polenzani, A. Netrebko, E. Dupuis, E. DeShong, S. Blanch… Gilbert Deflo / Speranza Scapucci. Crédit photo (c) Benjamin Girette

 

 

image_pdfTélécharger (.pdf)
Derniers articles

VERSAILLES. Chapelle Royale, le 12 nov 2026. « TE DEUM » de Michel-Richard de Lalande et Marc Antoine Charpentier. Gaétan Jarry (direction)

Le 12 novembre 2026 à 20h, la Chapelle royale du Château de Versailles accueillera un concert d’exception placé sous...

Découvrez d'autres articles similaires

- Espace publicitaire -spot_img