dimanche 3 mars 2024

CRITIQUE, opéra. NICE, Théâtre de l’Opéra, le 1er décembre 2023. ZAPPA : 200 motels – The suites. Antoine Gindt / Léo Warynski.

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La promesse a été tenue : le spectacle présenté par l’Opéra Nice Côte d’Azur dépasse en délire tout que nous avons vu jusque là, ou tout ce que nous avions imaginé sans oser croire le voir un jour…

 

 

Pléthorique en fosse et sur scène, ce théâtre musical est une gageure en soi ; 120 artistes sont réunis ici pour faire vivre les personnages du film culte, « 200 motels – The suites » de 1971, devenu ainsi objet musical inclassable [créé à Strasbourg puis Paris en 2018]. Orchestre philharmonique, percussions en nombre et groupe de rock [avec guitare électrique magicienne malheureusement trop fugace], chœur et près de 7 solistes animent les planches dans un kaléidoscope électrique, entre comédie musicale, rock et opéra….

 

 

 

Kaleidoscope trash,
délirant, halluciné…

 

 

 

Franck Zappa (1940 – 1993) et ses délires psychédéliques, ostensiblement provocateur, excessif et souvent trivial, à minima  » border », délivre un imaginaire délirant qui peut aussi être considéré comme une satire de la société américaine dans ses travers les plus goguenards ; où le sexe, au sens figuré comme au sens propre [le final ahurissant sur la longueur du pénis !], la violence, l’intolérance, le désir féminin, la drogue et les vertiges de l’alcool,… sont évoqués sans filtre.

Le compositeur est bien présent sur scène et dans la salle [l’acteur qui l’incarne, parfaitement grimé] doué d’un imaginaire à 360 degrés ; le spectacle doit son côté décousu voire confus à la diversité des tableaux dont les sujets se téléscopent à la manière d’un cauchemar éveillé, comme une traversée improbable entre absurde et saoulerie.

Les spectateur en ont pour leur argent car le déroulement enchaîne les épisodes cocasses, les gags déjantés, trash…
Du blues des deux musiciens du groupe en tournée, pour lesquels toutes les villes se ressemblent, soit un tunnel sordide et mortel, comme un « sandwich au thon sous vide » ;…

 

 

Puis c’est la séquence du redneck graveleux, « Burt » qui s’encanaille au bar pour y draguer sans finesse ; puis la journaliste présentatrice folle-dingue et prête à tout, qui ne retouve plus ses notes, ne sait pas comment s’appelle le groupe et traite non sans provoc elle aussi, Zappa, de « troll dépravé » [ce qui n’est pas si faux que cela…], finissant son numéro surréaliste sur un énorme sextoy jaune en gémissant de plaisir (!).
Suivent deux numéros non moins spectaculaires au sens premier du terme, celui de « la gazelle plissée », une partition pour laquelle Zappa invente une histoire d’amour pour séduire davantage le public… Celle d’une gazelle donc qui portait un manteau vert avec pour épaulettes des poissons en plastique et des saucisses de Francfort, et qui était follement éprise d’un jeune homme, lui même très amoureux d’un aspirateur industriel… Chacun jugera le degré d’irréalisme, de divagation multiple, entre surréalisme, autodérision, absurde, humour,… Musicalement, la soprano Mélanie Boisvert enfile alors des perles coloratoures, d’une virtuosité inouïe qui rappelle les rôles les plus exigeants dans ce registre [de Zerbinette à Cunéguonde…]… Zappa, grand rival de Strauss et Bernstein : qui l’eut cru ?

Sans omettre le dernier délire, celui du guitariste Jeff halluciné, en transe, [probablement très alcoolisé], en quête d’odeurs et de musc et qui littéralement après avoir chourrer les serviettes des 200 motels, décide de « braquer la chambre » …

Il y a cette foire loufoque qui produit une action déglinguée ; mais ce chaos fantasque peut aussi renvoyer comme un miroir, les déséquilibres d’une société qui s’écroule dont la sensibilité « visionnaire » du compositeur [exacerbée par quantité de substances et liquides hallucinogènes] dénonce en réalité, les travers les plus choquants, ainsi décortiqués au microscope.

 

Vidéo :
200 motels – the suites / Franck Zappa

 

Entre rock, symphonique et opéra,
une partition flamboyante et maîtrisée

L’intérêt réel se situe dans la partition elle même, Zappa rockeur adulé surtout compositeur des mieux inspirés qui démontre une réelle sensibilité pour les grands effectifs, associant comme ici un orchestre décuplé [8 cors !], de somptueuses percussions et les instrumentistes d’un groupe de rock [son registre naturel].
Fédérateur et précis, Léo Warynski veille aux équilibres et à la sonorité globale… Dans cette écriture se cristallisent avec une grande cohésion… l’hybride et l’hétérogène. Et ce sont justement les trop rares intermèdes musicaux qui raccordent les éléments du patchwork scénique. Le chef a su garantir une évidente clarification sonore, assurant le détail et le relief des instrumentistes requis selon les tableaux : somptueux cuivres, percussions flamboyantes [10 musiciens !], guitare sèche et électrique articulées, chantantes… jamais couverts par l’orchestre en fosse, foisonnant lui aussi [les saxos somptueux].
Dans une partition démesurée au nombre de portées inédit – proche en cela des constructions bouléziennes, s’y distinguent couleurs et rythmes de Stravinsky, Varèse, Schoenberg… tous « classiques » du XXe qu’appréciait Zappa.
Cette connaissance classique et symphonique du rockeur [qui était guitariste virtuose] éclate à l’écoute : elle apporte une résonance impressionnante et justifie qu’on nomme aussi opéra telle démesure globale.

On l’a compris le spectacle est surtout un formidable numéro de chanteurs acteurs, un ring dont les excès [nombreux] sont rendus possibles par la performance [admirable] des interprètes ; c’est donc un formidable travail d’équipe qui s’affirme en cours de soirée.
Aucun soliste ne démérite ; y compris le chœur requis. Saluons l’audace de l’Opéra de Nice et la justesse de son directeur Bertrand Rossi : ce métissage des genres, ce théâtre musical qui réussit sa diversité formelle, est la meilleure réponse aux attentes d’un public toujours désireux de performance. Rock, comédie, symphonique… Chaque attente a été exaucée et la combinaison globale demeure par sa singularité, un « omni » [Objet musical non identifié »] proprement saisissant.

 

 

 

 

Photos: © Dominique Jaussein / Opéra de Nice

 

 

 

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Encore une date à l’Opéra de Nice, aujourd’hui samedi 2 décembre 2023, 15h.

Plus d’infos : lire ici notre présentation de la production 200 motels – The suites de Franck Zappa, détails de la distribution,… :

OPÉRA DE NICE. Zappa : 200 MOTELS – THE SUITES (1er et 2 déc 2023)

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