CRITIQUE, opéra. NANCY, Opéra national de Lorraine, le 18 février 2024. HAYDN : La Création. J. Roset, J. Hacker, S. Car… Kevin Barz / Marta Gardolińska.

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Victoria Okada
Victoria Okada
Musicologue de formation (Docteure à la Sorbonne), pianiste dans une vie antérieure, Victoria Okada collabore avec différents supports spécialisés dans la musique classique en France et au Japon, et notamment ClassiqueNews. Elle est également une traductrice recherchée (japonais-français / français-japonais) dans le secteur culturel, et en particulier dans les domaines de la musique classique et des beaux-arts.

Imaginer une mise en scène de La Création de Josef Haydn, en alliant le récit biblique à des inventions scientifiques avérées : voilà le défi que l’Opéra National de Lorraine a confié au metteur en scène Kevin Barz. Ce projet ambitieux qui introduit, dans un décor entièrement composé d’écrans LED, un androïde à la pointe des recherches actuelles – est ici retransmis via le Métavers.

 

 

Les tentatives d’introduire dans une œuvre musicale et scénique des technologies de pointe ne sont pas nouvelles. En 2012, au Théâtre du Châtelet, Hatsune Miku, personnage virtuel issu d’un logiciel de synthèse vocale, a chanté dans un opéra The End de Keiichiro Shibuya. Le compositeur a multiplié les expériences : en 2018, dans son nouvel opus intitulé Scary Beauty, un androïde doté d’une intelligence artificielle a dirigé un orchestre… et chanté ! En 2022, à Dubaï et en 2023 à Paris (toujours au Théâtre du Châtelet), il a créé Mirror, un « androïde-opéra » dans lequel des chants de moines bouddhistes anciens de 1200 ans, un orchestre symphonique (l’Orchestre Appassionato), et des chants avec les paroles générées spontanément par l’IA de l’androïde ont résonné dans une musique hypnotisante. Les mouvements de ces personnages technologiques étaient certes naturels, mais visiblement réglés selon certains critères, ce qui rendait les spectacles ennuyeux au bout d’un moment.

Dans la production de l’Opéra National de Lorraine, le robot humanoïde n’est pas la finalité, mais apparaît comme la conséquence la plus récente de l’évolution scientifique retracée depuis la Création. En effet, l’enjeu de ce spectacle est, selon le directeur général de l’institution Matthieu Dussouillez, d’illustrer « comment l’opéra peut s’emparer d’une question contemporaine à travers une œuvre de répertoire ». Pour ce faire, le metteur en scène Kevin Barz « entreprend de relire l’œuvre à l’aune de nos connaissances scientifiques actuelles sur l’histoire de l’univers ». Ainsi, sur le gradin de la structure entièrement construite de LED et ouverte vers la salle, est installé le chœur des scientifiques, composé d’Archimède et d’Aristote jusqu’à Stephan Hawking et la climatologue Friederike Otto, en passant par Copernic, Newton, Marie Curie ou Einstein (scénographie et costumes de Anika Stowasser). Les murs de la structure sont animés en permanence par des vidéos 3D (Johannes Wagner) : on y voit des astres comme le soleil, les étoiles et toute la galaxie, ainsi que la Nature comme des rochers, de la verdure ou encore des éléments liquides ; il y a aussi des micro-organismes, des insectes, des animaux… qui évoluent vers l’Homo neanderthalensis, l’Homo sapiens, puis l’« Homo digitalis » pour aboutir à la fin à notre androïde. Des termes comme « gravité », « molécule », « photosynthèse », « biologie », « génétique », ou encore « technologie » s’affichent au début de certaines séquences pour accompagner les sept jours de la Création, sous des lumières souvent changeantes (Victor Egéa).

On reconnaît entre le texte et les images une recherche de correspondance. par exemple, sur « Et la lumière fut » apparaît l’image d’un immense globe solaire projetant des gerbes de feu; sur « Soyez féconds », on voit des œufs fécondés se diviser en cellules qui se multiplient. En revanche, l’immobilité des choristes et l’absence d’action chez les solistes font de cette mise en scène  plutôt une « mise en espace », qui se réduit souvent à des déplacements sommaires. Il faudra donc comprendre que le centre d’intérêt est avant tout la lecture du livret tiré de la Genèse d’un point de vue contemporain.

Parmi les trois solistes, la soprano française Julie Roset se distingue pour la clarté du timbre, pour la justesse des propos et pour la projection étonnamment naturelle et droite. Particulièrement appréciée dans le répertoire baroque (elle chante sous la direction de Leonardo Garcia Alarcón, Raphaël Pichon, William Christie, Sébastien Daucé…), elle fait preuve d’une grande classe dans des phrasés gracieux, dans des souffles toujours frais, et ce dans toutes les tessitures. Le ténor Jonas Hacker, au timbre clair, et la basse Sam Carl, avec une résonance large, ont tous les deux une ampleur qui porte loin, mais chacun a quelques difficultés d’émission et de justesse, en cette première représentation.

La cheffe polonaise Marta Gardolińska, cheffe musicale de la maison nancéienne, tire de l’Orchestre de l’Opéra National de Lorraine une sonorité aérée proche d’instruments d’époque. L’articulation claire fait ressortir chaque pupitre au moment voulu. Quelques décalages plus ou moins importants sur les fugues entre le plateau et la fosse rentreront certainement dans l’ordre dans les soirées suivantes. Le chœur maison, au début un peu disparate, trouve rapidement une unité qui s’améliore nettement au fil du temps, malgré quelques voix qui vibrent excessivement par rapport à l’ensemble.

On peut assister à chaque représentation de La Création via le Métavers, dans la salle de l’Opéra National de Lorraine virtuellement reconstruite. S’il s’agit d’un formidable outil de vulgarisation de cette œuvre de Haydn en particulier, et de l’opéra et de la musique classique en général, il reste la question de la qualité du son ainsi que de l’émotion procurée en contact direct avec la vibration musicale dans un espace traditionnel de théâtre. Dans cette production, le robot ne remplit qu’un rôle de figurant démonstratif, ne laissant le sentiment que nous sommes encore au stade d’expérimentation. À vrai dire, cet aspect démonstratif ne suscite pas artistiquement d’enthousiasme particulier… Cependant, l’initiative de l’Opéra National de Lorraine ouvre la voie pour une nouvelle possibilité à l’opéra et c’est cet aspect qu’on loue et félicite.

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CRITIQUE, opéra. NANCY, Opéra national de Lorraine, le 18 février 2024. HAYDN : La Création. J. Roset, J. Hacker, S. Car… Kevin Barz / Marta Gardolińska. Photos © Simon Gosselin

 

VIDEO : Teaser de « La Création » de Josef Hayn selon Kevin Barz à l’Opéra National de Lorraine

 

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