dimanche 23 juin 2024

CRITIQUE, opéra. MADRID, Teatro Real, le 25 février 2023. CORSELLI : Achille in Siro. Diaz, Puértolas, Palazzi, Aspromonte… I. Bolton / M. Clément.

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Emmanuel Andrieu
Emmanuel Andrieu
Après des études d’histoire de l’art et d’archéologie à l’université de Montpellier, Emmanuel Andrieu a notamment dirigé la boutique Harmonia Mundi dans cette même ville. Aujourd’hui, il collabore avec différents sites internet consacrés à la musique classique, la danse et l’opéra - mais essentiellement avec ClassiqueNews.com dont il est le rédacteur en chef.

 

 

C’est la résurrection d’un âge d’or, celui des castrats du XVIIIème siècle, que vient de proposer le Teatro Real de Madrid en mettant à l’affiche « Achille in Sciro » (Achille à Skyros), du compositeur italien Francesco Corselli (d’origine française, son vrai nom est Courcelle…), attaché à la Cour d’Espagne. Chacune des 5 représentations ayant été donnée à guichet fermé et soulevé, chaque soir, un enthousiasme d’une incroyable ampleur de la part du public madrilène.

Créé à Madrid en 1744 au Théâtre du Palais du Buen Retiro, Achille in Sciro servit aux célébrations du mariage entre l’Infante d’Espagne María Teresa Rafaela, fille de Philippe V, et le Dauphin Louis de France, fils de Louis XV. Le livret est signé par rien moins Pietro Metastasio, qui suit typiquement les principes esthétiques et les conventions de l’opéra napolitain du XVIIIe siècle, appliquant strictement la règle des « affects » que chacun des airs da capo est censé illustrer. Les voix portent ici l’essentiel du poids expressif de l’ouvrage, sans que l’orchestre soit réduit à la portion congrue. Comme souvent avec les livrets de Metastasio, l’intrigue est aussi dramatique qu’alambiquée ; on la suit difficilement, mais il est vrai qu’elle est uniquement prétexte à alterner élans belliqueux, joutes amoureuses et noblesse de sentiment. L’intrigue est cependant un peu plus originale que de coutume, et Mariame Clément la résume ainsi : « une femme qui joue un homme et qui se sent sexuellement attirée par un homme déguisé en femme », ce qui reposent bien évidemment sur des travestissements nombreux, dont l’opéra baroque affectionnait et dont il regorgeait.

 

 

L’Achille de Corselli ressuscite à Madrid
Distribution de rêve et orchestre idoine…

La production a payé de malchance avec le retrait au dernier moment du contre-ténor star Franco Fagioli, remplacé par son collègue espagnol Gabriel Diaz, dans le rôle-titre. Las, nous avons visiblement perdu au change, car en plus d’un timbre ingrat et un registre grave inexistant, la technique vocale se montre trop souvent défaillante, à maintes reprises à la limite de la justesse, avec une ligne de chant trop heurtée, dès que la voix monte dans le registre supérieur. Signalons cependant, à sa décharge, qu’il avait été souffrant les jours précédents, entraînant tout simplement l’annulation de la représentation du 23 février (reportée au dimanche 26). C’est ainsi la soprano espagnole Sabina Puertolas qui lui vole la vedette, dans le personnage de Teagene, travestie en homme tandis qu’Achille l’est en femme. Elle profite des trois arias qui lui sont confiées pour faire étalage de toute l’étendue de son talent, avec une voix superbement ductile, qui fait fit des éclats pyrotechniques dont ses airs sont truffés. De son côté, la soprano calabraise Francesca Aspromonte offre à Deidamia son timbre de velours, et fait fondre les cœurs dans des airs plein de délicatesse qu’elle livre avec beaucoup d’émotion, notamment son air de désespoir au III, magnifiquement accompagné par un orchestre aux accents exquis. Le contre-ténor britannique (Tim Mead) n’est pas en reste, dans le personnage d’Ulisse, auquel il prête sa fougue naturelle, son superbe timbre et son admirable technique dans le chant orné. En Licomede, la basse italienne Mirco Palazzi nous gratifie de son timbre somptueusement profond, et surtout de sa maîtrise et connaissance du style propre au chant baroque. Les deux ténors de la partition, le polonais Krystian Adam en Arcade et l’espagnol Juan Sancho en Nearco complètent avec bonheur la distribution.

« Spécialiste » des opéras de Cavalli, Mariame Clément situe l’intrigue dans un grotte composée de moult stalactites et stalagmites, ainsi que de passerelles, comme on en trouve dans les grottes qui se visitent ; elle y ajoute de nombreuses statues antiques en métal à la fin du I (une scénographie imaginée par la fidèle Julia Hansen). Certains des protagonistes – et le chœur maison (excellent !) – portent des costumes de la Grèce antique, tandis que d’autres sont habillés à la mode du XVIIIe siècle (conçus également par Hansen). Figure aussi une spectatrice curieuse et très attentive, en costume d’époque, presque toujours présente sur scène, qui s’avère être l’Infante à qui est dédiée la partition (interprétée ici par l’actrice Katia Klein). La qualité de son travail réside surtout dans un équilibre entre les différents registres – érotique ou comique, héroïque ou élégiaque qui alternent dans le livre et dans la musique, en soutien au thème essentiel de l’ouvrage qui est l’ambiguïté des genres. « Gay-friendly », le message est ici clair : l’amour triomphe de tout quand il accepte de relever les défis et d’affronter des situations adverses.

Pour servir cette magnifique production et cette distribution de rêve, il fallait une direction et un orchestre idoine. Ce fut le cas grâce à un Orchestre Baroque de Séville qui, sous la baguette inspirée et vivante du chef anglais Ivor Bolton, directeur musical du Teatro Real, s’est révélé d’une richesse sonore et d’une finesse superlative. Et prévenons les lecteurs, qui auraient raté les sessions madrilènes, que tout n’est pas perdu puisque l’ouvrage sera repris ultérieurement au Theater an der Wien, maison coproductrice de ce fabuleux spectacle.

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CRITIQUE, opéra. MADRID, Teatro Real, le 25 février 2023. Diaz, Puértolas, Palazzi, Aspromonte… I. Bolton / M. Clément. Photo © Javier del Real

 

 

 

VIDÉO teaser
« Achille in Sciro » de Francesco Corselli au Teatro Real de Madrid :

 

 

A VOIR et REVOIR en streaming opera jusqu’au 25 août 2023, ICI:
https://www.classiquenews.com/live-streaming-achille-in-sciro-de-corselli-direct-ce-soir-en-replay-jusquau-25-aout-2023/

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