mardi 25 juin 2024

CRITIQUE, opéra. BAUGE, Opéra de Baugé, le 30 juillet 2023. SMETANA : La Fiancée vendue. D. Eleni, J. Dolan, N. Bercet… B. Grimmett / K. Diminakis.

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Emmanuel Andrieu
Emmanuel Andrieu
Après des études d’histoire de l’art et d’archéologie à l’université de Montpellier, Emmanuel Andrieu a notamment dirigé la boutique Harmonia Mundi dans cette même ville. Aujourd’hui, il collabore avec différents sites internet consacrés à la musique classique, la danse et l’opéra - mais essentiellement avec ClassiqueNews.com dont il est le rédacteur en chef.

Située au cœur du Maine-et-Loir, à quelques encablures de la ville d’Angers, Baugé-en-Anjou est surtout connue pour le beau château que fit bâtir le (bon) Roi René au XVe siècle. Mais depuis 20 ans maintenant (la première édition, en 2003, avait mis à l’affiche Albert Herring de Britten), les mélomanes se pressent en nombre vers les Capucins, cette vaste propriété du XVIe siècle (agrandie au XIXe), nichée au milieu d’un parc de sept hectares où se déroule, chaque été, un festival d’opéra. C’est un couple d’anglais passionnés d’opéra, John et Bernadette Grimmett (les propriétaires du domaine) qui a eu cette idée un peu folle de créer un festival lyrique au milieu de la campagne angevine – à la manière de John Christie qui a fondé (en 1934) un festival d’opéra aux milieu des champs, dans sa vaste propriété du Sussex, à Glyndebourne. Ici, à Baugé, on vient habillé ou décontracté, on se retrouve entre habitués ou en famille, et surtout on sacrifie au rituel du pique-nique à l’entracte (qui dure pas moins de 90 minutes…), les surfaces de gazon ne manquant pas pour y dresser des nappes, tout autour de l’ancienne demeure. Mais surtout, on se passionne ici pour les opéras, connus ou moins connus, présentés sous la Tente du festival, montée tout près de la bâtisse.

 

Baugé 2023 : La rare Fiancée Vendue de Bedrich Smetana

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Aux côtés de titres connus, Un Ballo in maschera de Verdi ou le couplage Cavalleria rusticana / L’Enfant et les sortilèges, le festival propose cette année la rare Fiancée vendue de Bedrich Smetana. La rareté des opéras de Smetana en France tient en un constat simple – en dehors des difficultés linguistiques (ici résolues en donnant une version française de l’ouvrage, à partir d’une traduction du livret de Karol Sabina par Daniel Muller et Raoul Brunel) -, qui est que Smetana a longtemps été tenu pour un “bohémien” de seconde importance, et sa Fiancée vendue comme une gentille manifestation folklorique. C’est bien dommage car peu d’ouvrages de caractère “aimable” bénéficient d’une cohésion aussi parfaite, reposant sur un livret d’une extrême habileté. Qui aurait su imaginé cette histoire villageoise où un marginal fait en sorte que celle qu’il aime et qu’il ne peut obtenir, soit mise en vente, apparemment au profit d’un autre et, qu’en fin de compte, il sera le seul à pouvoir acheter sans bourse délier, empochant de surcroît le prix de la vente !?…

Autant le dire d’emblée, la première de cette Fiancée vendue, le 30 juillet, a été un triomphe, grâce aux ingrédients habituels qui font le charme et l’originalité de ce festival lyrique à Baugé. D’abord, quand tant de mélomanes déplorent souvent les excès de mises en scène inutilement compliquées, on sait qu’on peut voir à Baugé des spectacles qui restent fidèles à l’histoire. Et c’est l’infatigable Bernadette Grimmett, à la fois directrice artistique et metteure en scène de tous les spectacles depuis 20 ans (soit pas moins de 56 spectacles sur la période!…), offre une Fiancée tout à fait claire, lisible, classique, mais pas pour autant primaire, reposant sur quelques éléments de scénographie simples : des guirlandes colorées, quelques tables et chaises réparties devant un buffet de bar en bois. La direction d’acteurs est vive et intelligente, et c’est bien là l’essentiel dans une représentation d’opéra.

Mais la principale force de l’Opéra de Baugé est sans nul doute cette capacité à recruter des voix jeunes mais déjà engagées dans la carrière, et qui peuvent ici incarner des premiers rôles qui vont constituer des jalons pour eux. Ce n’est cependant malheureusement pas le cas, ce soir, du rôle titre incarnée par la soprano britannico-grecque Danae Eleni dont les récurrents problèmes d’intonation, le français incompréhensible et le registre aigu difficile desservent le personnage de Marienka. La production a ensuite payé de malchance avec la défection des deux ténors peu avant la première, et il a fallu en urgence trouver des remplaçants, et le moins que l’on puisse dire c’est que Bernadette Grimmett a eu la main heureuse ! Le personnage de Yenik, incarné par Jack Nolan, est la révélation de la soirée – même s’il n’aura pas eu le temps d’apprendre la rôle en français, rôle qu’il chantera donc en langue vernaculaire (juste après l’avoir interprété au Festival de Garsington le mois dernier). Ce jeune espoir du chant anglais possède un timbre clair et bien sonnant, une élocution agile, et une musicalité spontanée qui lui permettent d’être un Jenik idéal. Son compatriote Paul Curievici, son rival en amour (Vachek), enthousiasme également, en personnage bègue et maladroit, moins comique qu’émouvant dans sa vaine aspiration à trouver le bonheur dans les bras d’une femme qui voudrait bien de lui. Le baryton angevin Nicolas Bercet incarne l’entremetteur Ketzal, un rôle de basse auquel il ne peut conférer toute l’ampleur requise, mais avec une émission assez percutante et surtout assez de verve pour rendre crédible son personnage. Enfin, les deux couples de parents (Béatrice de Larragoiti, Michael Georgiou, Woocheul Eun et Deborah Holborn), ainsi que le personnel du cirque à l’acte III (Karlene Moreno Hayworth en Esmeralda, Olivier Trommenschlager en Patron-Comédien, et Caspar Lloyd James en Indien) s’intègrent parfaitement dans cet ensemble dont la maîtrise du français est plus ou moins aléatoire…

Enfin, confiée au chef grec Konstantinos Diminakis, la direction musicale s’avère essentiellement vigoureuse (et parfois brouillonne), les instrumentistes venant de l’Europe entière pour former l’Orchestre de l’Opéra de Baugé ne rendant malheureusement pas toujours justice à la tendre mélancolie qui baigne nombre d’airs et de duos dont est truffée la magnifique partition du maître tchèque.

Vivement le vingtième anniversaire, l’été prochain, de cette formidable initiative qu’est l’Opéra de Baugé !

 

 

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CRITIQUE, opéra. Baugé, Opéra de Baugé, le 30 juillet 2023. SMETANA : La Fiancée vendue. D. Eleni, J. Dolan, N. Bercet… B. Grimmett / K. Diminakis. Photo (c) Emmanuel Andrieu

 

VIDEO : Ouverture de « La Fiancée venue » de Smetana

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