Après un succès retentissant à l’Opéra de Rennes, où elle a joué à guichets fermés pour neuf représentations – et captivé un public familial -, la production de Cendrillon par La Co[opéra]tive et Angers Nantes Opéra a ensorcelé la scène du Grand Théâtre d’Angers. Sous la brillante direction du metteur en scène David Lescot et du compositeur Jérémie Arcache, cette œuvre rare de Pauline Viardot, composée en 1904 alors que l’artiste était octogénaire, s’est révélée dans toute sa malice et son audace contemporaine. Les spectateurs ont eu le privilège d’assister à une résurrection musicale et théâtrale d’une vitalité exceptionnelle, tandis que le spectacle poursuivra son parcours au Théâtre Graslin de Nantes en mars.
L’un des miracles de ce spectacle réside dans sa transformation orchestrale. L’œuvre originale, conçue comme un opéra de salon pour piano et voix, a été réinventée avec maestria par Jérémie Arcache. Il a composé une partition pour un quatuor instrumental (piano, violoncelle, clarinette et percussions) intégré à l’action sur scène. La cheffe d’orchestre Bianca Chillemi, dirigeant avec une énergie contagieuse depuis son piano, a su insuffler à cette musique une palette sonore étonnante, mêlant l’esprit du salon romantique à des improvisations de free jazz et des rythmes de cabaret. Cette instrumentation rajeunie et espiègle a donné une seconde vie à la partition de Viardot, révélant des joyaux mélodiques trop longtemps méconnus.
David Lescot a réalisé un travail similaire sur le livret, actualisant les dialogues avec un humour mordant et une grande clarté de diction qui ont enchanté petits et grands. Sa plus grande audace a été de réécrire la fin du conte : ici, Cendrillon refuse que le prince fasse d’elle « sa princesse » et propose plutôt de faire de lui « son prince », offrant une conclusion résolument moderne et émancipatrice. La scénographie d‘Alwyne de Dardel, à la fois sobre et ingénieuse, a parfaitement servi cette vision. Le salon du Baron de Pictordu, suggéré par quelques meubles et une cheminée, s’est transformé en salle de bal grâce à un simple mécanisme, dévoilant un escalier de music-hall. L’illusion la plus magique provenait des tableaux accrochés au mur, derrière lesquels les musiciens étaient visibles comme des portraits animés, avant de se joindre pleinement à la fête.
Toute la distribution, formant une troupe visiblement soudée et joyeuse, a offert une performance remarquable. Apolline Raï-Westphal (Cendrillon) a littéralement captivé la salle. Son timbre fruité et son médium nuancé ont brillé dans les airs lyriques, mais c’est lors d’un long numéro de mime avec onomatopées (Stripsody de Cathy Berberian) qu’elle a démontré l’étendue de son talent comique, tenant le public en haleine. Clarisse Dalles (Maguelonne) et Romie Esteves (Armelinde) ont formé un duo de belles-sœurs hilarant et parfaitement synchronisé, n’hésitant pas à pousser le grotesque à l’extrême avec une assurance vocale formidable. Leur clin d’œil à Mozart en interprétant en duo l’air « Ah! chi mi dice maï » de Don Giovanni fut un moment d’humour musical délicieux. Lila Dufy (La Fée), avec un look d’inventeur excentrique, a apporté allant et magie avec une voix claire et un phrasé soyeux. Olivier Naveau (Le Baron de Pictordu) a campé avec une grande précision un père désenchanté et mélancolique, tandis que Tsanta Ratia (Le Prince) et Benoît Rameau (Le Valet Barigoule) ont joué avec maîtrise le traditionnel échange de déguisements, sous le regard complice et moqueur du metteur en scène.
Les deux représentations à Angers ont confirmé l’élan formidable initié à Sénart, ville qui a eu la primeur du spectacle (avant Rennes). Cette production est un dialogue réussi entre patrimoine et création contemporaine, servi par une équipe artistique accomplie. Le triomphe obtenu à chaque étape de sa tournée nationale (plus de 70 représentations sont prévues !) est la plus belle des récompenses pour cette Co[opéra]tive, dont le modèle audacieux de coproduction décentralisée porte ses fruits.
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CRITIQUE, opéra. ANGERS, Grand-Théâtre, le 31 janvier 2026. P. VIARDOT : Cendrillon. Jérémie Arcache / David Lescot / Bianca Chillemi. Crédit photographique © Christophe Raynaud de Lage






