dimanche 20 septembre 2026

CRITIQUE, festival. SOFIA, Wagner Festival 2026 (Opéra de Sofia), le 12 juin 2026. WAGNER : Lohengrin. S. O’Neill, B. Georgiev, A-L. Bandalovska, V. Anastasov, G. Georgieva… Plamen Kartaloff / Martijn Dendievel

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Daniel Lara
Daniel Lara
Daniel Lara est journaliste culturel et critique d’opéra. Spécialisé dans la musique vocale, la musique classique et l’art lyrique, il publie régulièrement critiques, articles et entretiens dans plusieurs médias spécialisés internationaux. Il est actuellement correspondant de Pro Ópera (Mexique), OperaWorld.es (Espagne) et ClassiqueNews.com (France), et collabore comme animateur culturel à l’émission culturelle LatinTime diffusée sur CKUT 90.3 FM à Montréal (Canada).
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Dans la phase finale de l’édition 2026 du Sofia Wagner Festival, l’Opéra de Sofia mettait à l’affiche Lohengrin, l’une des œuvres les plus emblématiques de Richard Wagner et du romantisme allemand tardif, une œuvre charnière dans l’évolution du langage wagnérien vers les grands drames musicaux de la maturité. Créé en 1850 à Weimar sous la direction de Franz Liszt, l’opéra s’inscrit dans un univers légendaire inspiré du cycle du Graal et des traditions médiévales germaniques. 

 

L’histoire est centrée sur Lohengrin, un mystérieux chevalier qui vient défendre Elsa de Brabant, injustement accusée d’un crime. Il lui offre sa protection à une seule condition : qu’elle ne cherche jamais à connaître son origine. Cette interdiction, en apparence simple, devient le moteur dramatique de l’œuvre, car le doute et la méfiance finissent par miner la relation entre les deux protagonistes. Sur le plan symbolique, Lohengrin constitue également une réflexion sur la fragilité de la confiance : l’amour ne peut perdurer que s’il n’est pas altéré par le soupçon. Lorsque cette barrière est franchie, le monde idéal incarné par le chevalier s’effondre.

Vocalement, une fois de plus, et comme c’est désormais l’habitude, il est difficile de ne pas s’incliner devant la qualité des chanteurs de la troupe, tous bulgares, capables d’offrir un spectacle d’une grande solidité grâce à leur talent individuel, à la cohésion de l’ensemble et à l’excellence de leur préparation vocale. Ce haut niveau d’interprétation a servi de point de départ à une production qui s’est également distinguée par son ambitieuse conception visuelle, dans laquelle scénographie, éclairages et costumes s’articulent au sein d’une vision cohérente et d’un fort impact esthétique. Seul artiste invité de la distribution, le ténor néo-zélandais Simon O’Neill, dans le rôle du mystérieux chevalier Lohengrin — personnage qu’il a abordé pour la première fois à Bayreuth en 2010, et qu’il a depuis incarné sur quelques-unes des plus grandes scènes lyriques du monde — s’est une nouvelle fois montré particulièrement convaincant. Sa voix de ténor héroïque, au timbre clair, soyeux et lumineux, généreuse dans les demi-teintes et précise comme sûre dans l’aigu, convient idéalement au profil du héros wagnérien. À ces qualités s’ajoutent une conception profondément humaine du personnage ainsi qu’une remarquable capacité à colorer la ligne vocale afin d’en traduire avec finesse l’évolution psychologique, constituant ainsi l’un des nombreux mérites de son interprétation. Son récit de « In fernem Land », où il révèle son identité à Elsa, la voix semblant flotter au-dessus de l’orchestre dans une atmosphère éthérée, presque surnaturelle, compta parmi les plus beaux moments de la soirée.

Face à lui, la soprano Alma-Lisa Bandalovska a campé une Elsa de Brabant à la fois innocente, amoureuse et curieuse, servie par un chant empreint d’émotion et une voix puissante, dense et étendue qui, intelligemment maîtrisée, lui permet de tirer le meilleur parti aussi bien des passages lyriques que des moments les plus dramatiques du rôle. Dotée d’une grande intensité expressive et d’une technique solidement maîtrisée, elle domine son opulent instrument avec aisance et offre un chant riche en subtilités et en nuances, tant dans son célèbre récit du rêve, « Einsam in trüben Tagen », que dans ses confrontations successives avec Ortrud puis avec Lohengrin. Sur scène, elle se montre pleinement investie dans son personnage.

 

 

Malgré le très haut niveau du couple protagoniste, les véritables triomphateurs de la soirée furent les deux antagonistes, le baryton Ventseslav Anastasov et la soprano Gabriela Georgieva, remarquables dans les rôles de Friedrich von Telramund et de son intrigante épouse Ortrud, un couple mû par le ressentiment et l’ambition qui constitue le véritable moteur obscur du drame. Dans l’une de ses caractérisations les plus accomplies sur cette scène, Ventseslav Anastasov compose un Friedrich von Telramund terrifiant et violent, d’une grande intensité dramatique, soutenu par une voix de baryton robuste, au timbre sombre et noble, dotée d’un médium solide et projetée avec une constante autorité. Au-delà de ses qualités vocales, il se distingue par une incarnation éloignée du méchant conventionnel, mettant en lumière aussi bien la condition de noble déchu de son personnage que les failles psychologiques qui le rendent vulnérable à l’emprise de son épouse. Dotée d’une présence magnétique et d’une vocalité éclatante, Gabriela Georgieva a confirmé son statut de véritable wagnérienne en composant une Ortrud constamment à l’affût des faiblesses de ceux qui l’entourent afin de les exploiter avec une redoutable efficacité. Sa voix, ample, dense et parfaitement assurée dans l’aigu, ne cède jamais à l’excès, offrant un chant d’une qualité exceptionnelle là où tant d’autres interprètes recourent à la véhémence proche du cri pour imposer la tension dramatique. Hypnotique, son invocation aux dieux païens — « Entweihte Götter !… » —, lancée avec une énergie électrisante, a littéralement fait vibrer la salle. Chapeau !

Dans le rôle du roi Henri l’Oiseleur, la basse Biser Georgiev a fait valoir l’autorité vocale requise, évoluant avec aisance dans la tessiture du personnage et faisant entendre des graves profonds, naturels et parfaitement assis. Quant au héraut royal d’Atanas Mladenov, il a bénéficié d’une présence vocale impressionnante qui lui a conféré une ampleur dramatique bien supérieure à celle habituellement associée au rôle. Le chœur, préparé par Violeta Dimitrova et Lyubomira Alexandrova, a livré une prestation remarquable, mettant pleinement en valeur le rôle prépondérant que Wagner lui confie et s’imposant comme l’un des principaux artisans du succès de la soirée.

Sur le plan musical, le jeune chef belge Martijn Dendievel a dirigé l’orchestre de la maison en faisant preuve d’une profonde connaissance de la partition wagnérienne, dont il a offert une lecture constamment maîtrisée, portée par un solide souffle narratif, un lyrisme généreux et une attention constante à la coordination entre les chanteurs et la fosse.

La mise en scène imaginative et symbolique du metteur en scène bulgare Plamen Kartaloff a établi une étroite connexion entre la musique et l’action scénique, donnant l’impression que chaque geste et chaque image naissaient directement de la partition de Wagner. Le résultat fut un spectacle empreint de magie, de poésie et de mysticisme, fidèle à l’esprit du récit, mais conçu dans une esthétique visuelle contemporaine et soutenu par une solide intelligence théâtrale. La scénographie de l’Allemand Hans Kudlich s’articulait autour de trois éléments fondamentaux : un arbre sacré, des gradins d’amphithéâtre et une vaste arène centrale. L’arbre, immense et majestueux, constituait l’axe émotionnel et symbolique de la mise en scène. Lohengrin y faisait son entrée depuis sa cime, tel un pont entre ciel et terre ; plus tard, lors des adieux entre les deux amants, il se scindait en deux, symbolisant la fracture du monde ; puis l’apparition de Gottfried entre les deux moitiés évoquait le rétablissement de l’ordre, le triomphe de la lumière sur les ténèbres et l’espoir d’une nouvelle ère placée sous le signe de la réconciliation et du renouveau. Les gradins, inspirés des théâtres de la Grèce antique, accueillaient les chœurs qui, loin de se limiter à commenter l’action, y participaient activement en incarnant la voix collective du peuple. L’arène centrale concentrait les épisodes dramatiques et symbolisait, en étroite relation avec l’arbre, le lieu où se rejoignaient la souffrance humaine et l’aspiration au divin.

Parmi les nombreux moments de grande beauté, de symbolisme et de profondeur émotionnelle, on retiendra notamment la représentation, durant l’ouverture, de la scène finale de Parsifal, avec les gardiens du Saint Graal en prière, rappelant ainsi la filiation de Lohengrin en tant que fils de Parsifal ; les plumes et ailes de cygne descendant du ciel au premier acte, symbole de la protection divine accordée à Elsa ; la beauté envoûtante avec laquelle, grâce à de longs voiles blancs suspendus à l’arbre central, était délimité l’intime moment nuptial ; et enfin le champ d’épines du dernier acte, puissante image reflétant les forces obscures déchaînées par Ortrud et Telramund. Une contribution essentielle au succès de la production est également venue de l’excellent travail de Zach Blane aux lumières, dont les saisissants accents chromatiques bleus, rouges et violets ont intensifié la charge émotionnelle des scènes et renforcé leur expressivité dramatique. La lumière traduisait la force de l’amour et le bonheur du couple formé par Lohengrin et Elsa, tandis que les ombres dessinaient l’univers menaçant qui pesait sur eux. Il convient également de saluer les somptueux costumes de Mario Dice, parfaitement intégrés à la conception scénique de Plamen Kartaloff. Loin de tout médiévalisme historicisant, ils proposaient une esthétique intemporelle, stylisée et profondément symbolique, dont la palette chromatique contribuait efficacement à la caractérisation dramatique des personnages : les teintes claires associées à Lohengrin, Elsa et à la force de l’amour, tandis que les couleurs plus sombres et plus intenses soulignaient leur opposition à l’ordre lumineux incarné par le Chevalier au cygne.

Une fois le rideau tombé, un public enthousiaste manifesta son approbation en récompensant les interprètes d’une longue et chaleureuse ovation, transformant le théâtre en une véritable fête.

 

 

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CRITIQUE, festival. SOFIA, Wagner Festival 2026 (Opéra de Sofia), le 12 juin 2026. WAGNER : Lohengrin. S. O’Neill, B. Georgiev, A-L. Bandalovska, V. Anastasov, G. Georgieva… Plamen Kartaloff / Martijn Dendievel. Crédit photographique (c) Droits réservés

 

 

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