On ne l’attendait pas, il nous a ébloui. Le chef d’orchestre Emmanuel Tjeknavorian, rarement entendu en France, directeur musicale (depuis cette année) de l’Orchestre Symphonique de Milan, nous a conquis dès son premier concert à Monaco, dans le cadre de son festival « Concerts au Palais Princier« . Il est certainement destiné à une grande carrière. Retenez son nom – même si ce n’est pas simple !
Le concert se déroulait dans la cour du Palais Princier, ce lieu chargé d’histoire bordé d’un côté par les arcades peintes de la galerie d’Hercule, d’un autre par les vitraux de la chapelle du palais. Au centre se dresse le monumental escalier à double révolution entre les bras duquel s’installe en majesté l’Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo. La beauté de la nuit de la Côte d’Azur achève de donner sa somptuosité au lieu. Les soirées musicales y sont les plus belles et les plus chic de la région. On n’y entre qu’en cravate et et robe du soir.
Quelle est la première qualité de ce chef ? Difficile de répondre : il semble les avoir toutes ! Il possède d’abord une parfaite connaissance de ses partitions : il les dirige par coeur. Il a ensuite une totale main-mise sur l’orchestre : rien ne lui échappe. La moindre vibration d’un pupitre ou d’un autre semble obéir à sa baguette. Ses nuances glissent de l’infime au somptueux ; ses pianissimos sont si légers qu’ils deviennent frémissements. Dans sa direction tout respire, tout avance avec noblesse. Même lorsqu’un fracas éclate, c’est un fracas dompté, sculpté. Tout est dans le détail : une ponctuation de clarinette, une virgule de trombone, une apostrophe de violoncelle là, un accent de percussion…
Sous la main d’Emmanuel Tjeknavorian, la Méphisto-Valse de Franz Liszt s’est embrasée comme un bouquet d’étincelles. Le poème symphonique Till Eulenspiegel de Richard Strauss, s’est animé, espiègle, farceur et tendre. Ses grimaces et ses pleurs rebondissaient de solo en solo — en particulier celui, sensible et lumineux, de la violon-solo Liza Kerob, ou le cor rond et fier de Patrick Peigner qui portait la voix du héros.
Un autre soliste se présenta au cours de ce concert, dans le Concerto pour violon de Max Bruch : Sergueï Khachatryan. Un merveille de violoniste ! Lui aussi recherchait les pianissimi impossibles – des sons si fins qu’on les devinait plus qu’on ne les entendait. Alors toute la cour retenait son souffle, comme si la moindre respiration eût rompu le fil d’or de son violon.
En guise d’au revoir on eut droit au « Beau Danube bleu » de Johann Strauss. Oh… le chef ne nous en donna pas une interprétation banale de café-concert. Il la cisela comme il aurait fait avec une Symphonie de Mozart, lui donna le même élan qu’une Symphonie de Brahms. Il maîtrisait avec panache les changements de tempo. La musique bondissait, enflait, balançait. L’azur de la Côte basculait dans le bleu du Danube. Et lorsque la dernière note fut atteinte on eut l’impression que la nuit entière tournait encore, en robe de bal, dans la cour princière…
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CRITIQUE, festival. MONACO, Concerts au Palais Princier, le 7 août 2025. Sergueï Khatchatryan (violon), Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo, Emmanuel Tjeknavorian (direction). Crédit photographique (c) Emma Dantec





