Ce 4 septembre, dans le cadre sacré du 27e Festival International George Enescu, la mythique salle de concert de l’Athénée Roumain (Romanian Athenaeum) a accueilli l’un des couples artistiques les plus électrisants de la scène actuelle : le prodigieux chef israélien Lahav Shani et son Orchestre Philharmonique de Rotterdam, auxquels est venu se joindre la fine fleur du violon roumain, le formidable Valentin Serban.
Comment évoquer cette soirée sans d’abord s’incliner devant le lieu qui l’a abritée ? L’Athénée n’est pas une simple salle de concert ; c’est le sanctuaire de l’âme musicale roumaine. Sous sa coupole majestueuse, ornée de fresques qui ravissent l’œil autant que l’oreille est comblée, chaque concert revêt une solennité particulière. Les loges circulaires, les dorures étincelantes et la fameuse acoustique, à la fois précise et enveloppante, font de chaque note une confidence partagée entre les artistes et le public. C’est ici, dans ce panthéon des arts, que la magie a opéré.
Le programme s’ouvrait avec une rareté des plus séduisantes : l’Ouverture Cyrano de Bergerac de Johan Wagenaar. Sous la baguette incroyablement précise et énergique de Lahav Shani, l’orchestre a déployé une palette de couleurs étourdissante. De la verve héroïque du panache de Cyrano à la tendresse mélancolique de Roxane, Shani a sculpté chaque phrase avec une dramaturgie digne des plus grands metteurs en scène. Les cuivres éclatants, les vents espiègles et les cordes voluptueuses ont fait de cette ouverture un spectacle à part entière, une entrée en matière aussi audacieuse que réussie.
Puis vint le moment Valentin Serban. Affrontant le délicat et exigeant Concerto pour violon n°5 en la majeur, K. 219 de W. A. Mozart, le jeune violoniste roumain a démontré pourquoi il est considéré comme l’une des étoiles montantes de sa génération. Son jeu, d’une pureté cristalline et d’une élégance naturelle, a épousé parfaitement l’esprit mozartien. La cadence du premier mouvement était d’une intelligence musicale rare, et l’Adagio a fait frémir la salle entière par son intensité contenue et son phrasé d’une sensibilité bouleversante. Le Finale, pétillant de joie et de virtuosité, a confirmé son immense talent. Mais le public, conquis par son jeune compatriote, a réclamé plus, et a obtenu deux bis. D’abord, une plongée dans l’âme roumaine avec une pièce virevoltante de Georges Enescu – une démonstration de virtuosité folklorique qui a embrasé la salle, un hommage poignant à la « gloire nationale » dans son propre temple. Puis, dans un contraste saisissant, Serban a offert le Largo de la Partita pour violon seul n°3 en do majeur (BWV 1005) de J. S. Bach. D’un archet délicat et d’un son d’une pureté absolue, il a transformé l’Athénée en une chapelle silencieuse !…
Après l’entracte, Lahav Shani et le Philharmonique de Rotterdam nous ont offert une interprétation si neuve, si puissante et si émotionnelle de la Symphonie n°9 « Du Nouveau Monde » d’Antonin Dvořák qu’elle en semblait réinventée. Dans l’Adagio – Allegro molto liminaire, les premiers accents dramatiques des cors et des bassons ont installé une tension narrative immédiate. Puis l’explosion de l’Allegro molto nous a saisis à la gorge. Le tempo était parfait, alliant une puissance tellurique à une clarté de texture remarquable. Shani a magistralement mis en valeur le dialogue entre les pupitres, construisant une architecture sonore d’une solidité et d’une finesse incroyables. Le Largo fut certainement le cœur de la soirée, grâce au célèbre cor anglais, d’une poésie à couper le souffle, qui a chanté sa mélancolie devant un auditorium devenu mutique. Shani a déployé un suspense dramatique intense, chaque crescendo était une vague d’émotion qui venait nous submerger. Les cordes, d’une douceur et d’une profondeur abyssales, ont porté le mouvement vers une contemplation quasi mystique. Absolument grandiose. Le Scherzo : Molto vivace s’est révélé être un véritable tourbillon d’énergie et de rythmes dansants ! La précision rythmique de l’orchestre était époustouflante, une mécanique de haute précision au service d’une joie pure et contagieuse. Les contrastes dynamiques étaient saisissants, passant des pizzicati les plus délicats aux tutti les plus enivrants. Quant au Finale : Allegro con fuoco, Shani a lancé le mouvement final avec une furia héroïque et exaltante : c’était un feu d’artifice orchestral, une conclusion d’une puissance et d’une cohérence narratives rares. La reprise des thèmes précédents fut un moment de révélation, et la course vers la coda, d’une vitesse et d’une précision vertigineuses, a soulevé le public de son siège avant même que la dernière note ne se soit éteinte.
La salle, debout, a explosé en ovations. Des bravi frénétiques ont salué le génie de Shani, la performance de chaque soliste et la cohésion fabuleuse de l’orchestre. En bis, pour calmer les cœurs palpitants, ils nous ont offert une merveille : une délicate et envoûtante version orchestrale du 6ème mouvement (Allegretto grazioso) des Romances sans paroles de Félix Mendelssohn. Ce fut la caresse après l’orage, un moment de grâce pure et sereine qui a clos une soirée parfaite.
Du grand, du très grand art !
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CRITIQUE, festival. BUCAREST, 27ème FESTIVAL ENESCU (Athénée Roumain), le 4 septembre 2025. WAGENAAR / MOZART / DVORAK. Valentin Serban (violon), Orchestre Philharmonique de Rotterdam, Lahav Shani (direction). Crédit photographique (c) Emmanuel Andrieu





