Dans le bel écrin de l’Opéra Grand Avignon, un événement d’une grande puissance a embrasé la scène et captivé les cœurs, ces 12 et 13 décembre derniers. La création mondiale de Prométhée, œuvre chorégraphique de Martin Harriague (directeur du Ballet « maison ») a été vécue par le public comme une expérience totale, un rituel contemporain où le mythe antique a retrouvé toute sa résonance brûlante. Porté par l’union vibrante du Ballet de l’Opéra Grand Avignon et de l’Orchestre national Avignon-Provence, ce projet ambitieux a tenu sa promesse : offrir au public l’étincelle généreuse du titan, ce feu de la connaissance et de la rébellion qui défie l’ordre établi.
D’emblée, Martin Harriague, futur directeur artistique du festival « Le Temps d’aimer la danse » de Biarritz, impose sa signature. Sur un plateau d’une blancheur immaculée, l’orchestre est juché sur le plateau, tel un Olympe moderne. Les accords conquérants de l’Ouverture des Créatures de Prométhée de Ludwig van Beethoven retentissent, puis cèdent soudain la place à un silence dense, électrique. C’est dans ce vide prometteur que naît le geste. Le chorégraphe fait ici bien plus qu’illustrer la musique ; il la matérialise. Les corps des danseurs, d’une malléabilité et d’une énergie phénoménales, semblent être l’émanation physique des vibrations sonores. Une séquence initiale, à la fois drôle et profondément évocatrice, montre la création de l’humanité à partir de corps inertes manipulés avec une franchise presque chirurgicale. Cette humanité, une fois animée, explose dans un langage chorégraphique à la fois explosif et d’une précision mathématique, mêlant des ensembles d’une force tellurique à des duos d’une sensibilité à fleur de peau.
Le mythe est traité avec une intelligence et une sensibilité esthétique remarquables. Harriague ne suit pas un récit linéaire, mais en capture l’essence en tableaux saisissants : le vol du feu, évoqué par des jeux d’ombres et de lumières ; la réapparition des guerriers antiques, dont les profils semblent tout droit surgis des vases grecs ; la menace obsédante du rapace, prédateur éternel. Les costumes de Mieke Kockelkorn, de véritables lambeaux de tissus à la beauté rude, épousent et magnifient le mouvement, participant pleinement à cette écriture visuelle puissante.
Au cœur de cette réussite réside un pari artistique audacieux, et parfaitement réussi : le dialogue entre le chef-d’œuvre de Beethoven et les interventions contemporaines du compositeur en résidence dans maison provençale, Fabien Cali. Loin d’être une simple juxtaposition, cette fusion est un véritable métissage organique. Cali agit en « Prométhée » face à la partition sacrée, s’infiltrant dans l’œuvre pour en révéler de nouvelles facettes, à la manière d’un archéologue ou d’un alchimiste du son. Son passage intitulé Tempesta, qui suit l’Ouverture, donne immédiatement le ton : il s’attarde sur des cellules musicales beethovéniennes, les étire, les recompose avec un sens du drame et de la couleur résolument actuel.
Le résultat est totalement inspirant et galvanisant. L’auditeur, même le plus fervent défenseur de la partition originale, est captivé par ces moments de bascule jubilatoires où l’orchestre switch subtilement d’une ère à l’autre. Cette réécriture n’est pas un acte de vandalisme, mais un acte de foi dans la perpétuelle régénération de la musique. Elle prolonge l’esprit du jeune Beethoven, lui qui voyait déjà dans l’artiste un passeur de connaissance, en l’inscrivant dans les préoccupations et les sonorités de notre temps. Cette vision exigeante ne pouvait aboutir sans l’engagement absolu de tous les artistes réunis. Sur le plateau, les danseurs du Ballet de l’Opéra Grand Avignon, visiblement galvanisés et portés par une confiance réciproque avec leur directeur, donnent toute la mesure de leur talent. Le danseur biélorusse Kiryl Matantsau incarne un Prométhée à la fois vulnérable et indomptable, d’une présence scénique magnétique.
À la tête de l’Orchestre national Avignon-Provence, le jeune chef Français Swann van Rechem, Lauréat du Concours de Besançon en 2024, confirme toute l’étendue de son talent. Avec une élégance et un sens de la narration rares, il conduit cette partition hybride avec une clarté et une énergie communicatives, assurant la cohésion parfaite entre les époques et soutenant avec justesse le flux chorégraphique.
Enfin, la mise en scène et les lumières, également signées Martin Harriague, créent un univers à la sobre beauté. L’espace, épuré, devient tour à tour laboratoire, paysage mythique ou musée des vestiges du mythe (comme en témoigne la présence fascinante d’un rocher suspendu dans les airs), guidant le regard et l’imagination sans jamais les contraindre.
D’une durée d’une heure seulement, ce Prométhée laisse son public à la fois comblé et assoiffé. On en ressort avec l’envie irrésistible d’une intégrale, tant la magie opère et le désir d’y plonger plus longtemps est fort. Mais cette brièveté, loin d’être un défaut, est le signe d’une œuvre concentrée, intense, qui ne donne que l’essentiel. La jeunesse et le talent qui ont embrasé la scène ont indéniablement allumé un feu durable dans les cœurs de la salle. Une création mondiale absolument magistrale !
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CRITIQUE, danse. AVIGNON, Opéra Grand Avignon, le 13 décembre 2025. Martin HARRIAGUE : « Prométhée » (Création mondiale) – avec le Ballet de l’Opéra Grand Avignon et l’Orchestre national Avignon-Provence, Swann van Rechem (direction). Crédit photo © Christophe Bernard






