samedi 7 novembre 2026

CRITIQUE, festival. 79e FESTIVAL D’AVIGNON, Cours d’Honneur du Palais des Papes, le 10 juillet 2025. « Nôt » par Marlene MONTEIRO FREITAS

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Emmanuel Andrieu
Emmanuel Andrieu
Après des études d’histoire de l’art et d’archéologie à l’université de Montpellier, Emmanuel Andrieu a notamment dirigé la boutique Harmonia Mundi dans cette même ville. Aujourd’hui, il collabore avec différents sites internet consacrés à la musique classique, la danse et l’opéra - mais essentiellement avec ClassiqueNews.com dont il est le rédacteur en chef.
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Il y a des soirées où l’on sent que l’on va assister à quelque chose de rare. Ce 10 juillet 2025, dans la Cour d’honneur du Palais des Papes, lors de la 79e édition du Festival d’Avignon, l’écrin de pierre millénaire écrasé par la chaleur étouffante d’une nuit d’été en Avignon, la chorégraphe cap-verdienne Marlene Monteiro Freitas a accompli un prodige. Avec sa nouvelle pièce « Nôt« , d’après le fameux « Conte des 1001 Nuits« , elle a transformé la pierre en chair, et le conte en tempête.

 

« NÔT » ou la Nuit dévorée : au Palais des Papes, Marlene Monteiro Freitas réinvente Shéhérazade

Avec Nôt, Monteiro Freitas ne se contente pas d’adapter Les Mille et Une Nuits ; elle en incarne le principe vital, le moteur même : la narration comme ultime rempart contre la mort. Mais ici, point de récit linéaire ni d’orientalisme de pacotille. La pièce est une bouche grande ouverte, un flux ininterrompu de paroles qui ne sont pas dites, mais dansées, grognées, murmurées, hurlées par des corps en transe. Dès que les interprètes investissent l’immense plateau, on comprend que Shéhérazade n’est pas une femme, mais un état de survie collective.

La chorégraphe cap-verdienne pousse le pari jusqu’à l’ivresse. Elle ne raconte pas les histoires, elle les désosse. Les gestes s’entrechoquent, se contredisent, s’embrassent : une main caresse là où un pied frappe, un visage se tord en une grimace grotesque alors que le torse ondule avec une grâce inouïe. La scène devient ce champ de bataille intime où s’affrontent le sublime et le burlesque, la peur panique et l’hilarité nerveuse. On rit jaune, on retient son souffle, on est secoué par un vent de folie douce.

 

 

La Cour d’Honneur du Palis des Papes, habituée aux grandes fresques, se mue ici en ventre inquiétant. La musique, conçue comme un personnage à part entière, oscille entre râles électroniques et percussions africaines, tandis que les lumières découpent l’espace en autant de seuils d’un rêve éveillé. On y croise des créatures hybrides, des ombres qui dansent avec leur désir, des corps qui tombent et se relèvent avec une énergie presque animale. Il y a de la sueur, de la poussière, de la vie brute.

Ce qui frappe surtout, c’est cette incroyable gestion du chaos. On sent que chaque mouvement est né d’une écoute aiguë, d’une transmission orale de l’instant. Comme les contes qui se réinventent à chaque bouche, la danse semble improvisée, jaillie du moment, alors qu’elle est d’une rigueur diabolique. Les interprètes, véritables possédés magnifiques, portent en eux toute la contradiction des Nuits : la cruauté et la tendresse, le sacré et le profane, la toute-puissance et la fragilité d’un souffle qui s’arrête.

En ajoutant cette nuit-là à l’infinité des autres, Marlene Monteiro Freitas nous rappelle que danser, c’est aussi raconter pour ne pas mourir. Nôt est un choc esthétique, une expérience sensorielle totale qui vous prend aux tripes et ne vous lâche plus. Au sortir de la Cour, Avignon semblait plus petite, plus silencieuse, comme si la ville avait retenu son souffle, elle aussi, en hommage à cette magnifique et dérangeante bouffée de vie.

 

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CRITIQUE, festival. 79e FESTIVAL D’AVIGNON, Cours d’Honneur du Palais des Papes, le 10 juillet 2025. « Nôt » par Marlene MONTEIRO FREITAS. Crédit photographiqe (c) Christophe Raynaud de Lage.

 

 

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