Ce 27 mars 2025, le Palais Garnier a accueilli une double affiche aussi inattendue que réjouissante, réunissant Sharon Eyal et Mats Ek. Si tout semblait opposer l’Israélienne à l’univers underground et le Suédois à l’ironie tendre, la soirée a révélé une secrète correspondance : celle d’un amour qui ne se donne jamais sans fêlure, sans domination, sans une forme de solitude. Portée par des interprètes en état de grâce, cette soirée restera comme l’un des grands moments de la saison chorégraphique de l’Opéra national de Paris.
La soirée s’ouvre sur la re-création d’OCD Love, la pièce que Sharon Eyal avait créée en 2015 au festival Montpellier Danse avec sa Compagnie L-E-V. Rebaptisée Vers la mort pour le Ballet de l’Opéra national de Paris, l’œuvre n’est pas une simple transposition : la chorégraphe en a profité pour en retravailler les détails et transposer son univers d’un espace underground à celui, plus inquiétant, d’un classicisme fantasmé. Exit la rave-party en noir et blanc ; place à un bal aux accents de sang, avec un écran carmin en fond de scène, des lèvres fardées de rouge et des justaucorps qui empruntent désormais à la forme du corset.
Dans la pénombre, un corps s’étend et palpite sous la lumière rase d’un projecteur. Le solo inaugural, tout en extensions et en contorsions, installe une gestuelle à la fois animale et hautement sculpturale. Puis les neuf interprètes — cinq femmes, quatre hommes — investissent le plateau, et la mécanique obsessive se met en marche. La musique entêtante d’Ori Lichtik, faite de claquements de métronome et de vagues de violons obsédantes, enveloppe les corps dans un sentiment de répétition éternelle. Ce qui frappe dans Vers la mort, c’est la manière dont Eyal pousse la métaphore de l’amour-obsession jusqu’à son terme le plus littéral. Là où OCD Love comparait la passion à un trouble compulsif, la nouvelle version rapproche la jouissance d’une félicité macabre, comme si la « petite mort » et le plaisir des sens ne pouvaient aller qu’en s’autodétruisant. Les danseurs pointent du doigt ce cœur qui est à la fois amour et vie, dans des traversées de scène hiératiques qui donnent à l’ensemble une grandeur étrange et fascinante.
Mais la pièce n’est jamais froide. La chorégraphie, qui mêle avec une aisance déconcertante le vocabulaire classique — parfois des allures de Balanchine revisité — et la gestuelle Gaga héritée d’Ohad Naharin, joue constamment sur la désarticulation et la réarticulation des corps. Les poitrines se contractent, les dos se ploient, les bras attaquent, et le groupe se transforme en une tribu androgyne d’une puissance peu commune. Les duos masculins et les solos, toujours très forts chez Eyal, témoignent d’une concupiscence capiteuse qui fait littéralement trembler les corps. Portée par des interprètes comme Nine Seropian, dont le charisme animal et l’expressivité plastique impressionnent, ce Vers la mort est une performance intense, qui laisse le spectateur scotché à son fauteuil.
Après l’entracte, le climat change du tout au tout, mais la profondeur reste intacte. L’Opéra de Paris rend un hommage mérité à Mats Ek, qui fête cette année ses 80 ans, en reprenant Appartement, pièce créée pour l’institution parisienne en 2000 – et absente de la scène du Palais Garnier depuis 2012. L’œuvre est une succession de saynètes autour d’objets du quotidien — un bidet, une télévision, une cuisinière, une porte, un aspirateur — qui deviennent les prétextes de solos, de duos et de tableaux d’ensemble tour à tour drôles, grinçants et profondément émouvants. Le titre lui-même est un jeu de mots cruel : Appartement désigne le logement, mais évoque aussi, en anglais, la séparation et l’isolement.
La distribution de cette reprise est somptueuse. Pour ce soir de première, c’est Ludmila Pagliero qui incarne le premier solo, celui du bidet — un rôle qu’elle reprendra pour ses adieux à la scène le 17 avril suivant. Hugo Marchand, dans le solo de la télévision, fait merveille : ses grands bras et ses longues jambes étalés sur un fauteuil crème lui donnent l’air d’un pantin désarticulé, avec une interprétation habitée qui confirme son affinité avec l’univers du Suédois. Valentine Colasante et Jack Gasztowtt portent le pas de deux de la cuisine, tandis que Germain Louvet et Antoine Kirscher offrent un duo sensuel, et que Marc Moreau et Ida Viikinkoski donnent au duo de la porte une charge poignante.
Ce qui fait la force d’Appartement, c’est ce geste si caractéristique de Mats Ek : une danse qui oscille entre la gaucherie et la grotesque, d’une précision fascinante, et qui tire tout son vocabulaire de la situation elle-même. La musique percutante du Fleshquartet, reformé pour l’occasion, épouse cette énergie avec une vitalité communicative. Sans doute la pièce n’est-elle pas la plus profonde ni la plus intemporelle du chorégraphe, mais sa justesse et son humour font mouche, et l’engagement des interprètes est à la hauteur du temps de générosité qu’elle exige.
Réunir Eyal et Ek pouvait sembler un pari audacieux. Pourtant, les deux pièces se répondent avec une évidence troublante. Toutes deux parlent d’amour, mais d’un amour qui se heurte à l’autre, qui se répète, qui s’isole ou se consume. La première le fait dans une veine sombre et fascinante, la seconde avec une ironie tendre et grinçante. Et surtout, toutes deux offrent aux danseurs de l’Opéra un terrain de jeu à la mesure de leur virtuosité. Le corps de ballet, les étoiles et les premiers danseurs se fondent dans ces univers contemporains avec une technique complexe et une présence remarquable, confirmant une fois de plus leur capacité à habiter tous les répertoires.
Une réussite éclatante.
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CRITIQUE, danse. PARIS, Palais Garnier, le 27 mars 2025. « Vers la mort » de Sharon EYAL et « Appartement » de Mats EK par le Ballet de l’Opéra national de Paris. Crédit photo (c) Agathe Poupeney








