jeudi 13 juin 2024

CRITIQUE, danse. GENEVE, Grand-Théâtre (les 3, 4, 5 mai 2024). OUTSIDER (de Rachid Ouramdane). Création mondiale par le Ballet du Grand-Théâtre de Genève.

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Emmanuel Andrieu
Emmanuel Andrieu
Après des études d’histoire de l’art et d’archéologie à l’université de Montpellier, Emmanuel Andrieu a notamment dirigé la boutique Harmonia Mundi dans cette même ville. Aujourd’hui, il collabore avec différents sites internet consacrés à la musique classique, la danse et l’opéra - mais essentiellement avec ClassiqueNews.com dont il est le rédacteur en chef.

Inclassable, le chorégraphe RACHID OURAMDANE est avant tout un esprit LIBRE. Et un créateur flamboyant qui est aussi très engagé. En témoigne le ballet OUTSIDER, donné en création mondiale au Grand-Théâtre de Genève, dans le cadre de sa saison parallèle, « LA PLAGE », lieu de tous les possibles où la culture et le spectacle vivant se vivent sans complexe, sans entrave.

 

 

Le principe prend une résonance spécifique et donc emblématique avec OUTSIDER, chorégraphie à la fois lyrique et acrobatique, grâce à la présence des quatre highliners, ces athlètes-funambules aériens sur leurs fils déployés au dessus de la scène (dans Evil Nigger, puis dans Gay Guerilla, le nom des deux pièces chorégraphiques enchaînées, d’après les titres des deux musiques composées – pour quatre piano – par Julius Eastman). D’autant mieux lisibles qu’elles impriment, sur un fond blanc, les silhouettes perchées comme en apesanteur, se croisant et/ou se superposant, associées aux danseurs proprement dits en contre-bas ; chacun participe de cette « nuée d’étourneaux » (dixit Rachid Ouramdane dans le programme de salle) qui construisent et déconstruisent des groupes, suscitant et composent des formes évanescentes, des jaillissement d’essaims imprévus, improbables… comme en un flux improvisé, généré par les rythmiques hypnotiques du compositeur (noir et homosexuel militant) Julius Eastman. Et la danse suit ici les possibilités et les surprises que permet la notation musicale, elle-même basique, permettant à chaque interprète de réaliser ses propres choix.

 

La poétique aérienne de Rachid Ouramdane :
Vertige, dépassement, révélation

 

Même si la musique « minimaliste » de Julius Eastman (performeur new yorkais décédé dans la rue, en 1990, après avoir été expulsé de son appartement en plein hiver !) tend à l’abstraction poétique, la chorégraphie de Rachid Ouramdane questionne, elle, l’équilibre et la direction du danseur, comme métaphore de l’individu dans la société. L’engagement du spectacle se nourrit de l’identité même du pianiste et compositeur, noir et gay, dont la trajectoire assumée se déploie à travers ses deux œuvres ici retenues : Evil Nigger et Gay Guerilla (toutes deux composées en 1979), et volets de sa trilogie des Nigger Series, réalisées pour quatre pianos.

Confrontés à un espace multidimensionnel où la sensation du vide – et donc du vertige – est pleinement intégrée, les danseurs éprouvent une nouvelle danse qui, comme pour le spectateur, a vocation à révéler des sentiments et des émotions inédites. De quoi se surpasser pour se révéler à soi-même. Cet effet miroir, cette équation (centrale) du dépassement et de l’introspection sont au cœur du travail du bouillonnant chorégraphe, lequel livre à Genève l’un de ses ballets les plus profonds, justes et aboutis – tant du point de vue psychologique, technique, que visuel et esthétique. 

On reste saisi par la précision avec laquelle les mouvements sont générés de façon organique, puis se synchronisent et se retrouvent très exactement, soulignant l’équilibre et la structure chorégraphique. Les « habitués » de l’univers de Rachid Ouramdane auront remarqué un nouvel élément qui sublime davantage l’éloquence graphique et mobile des figures et des groupes : la précision des gestes. Un approfondissement nouveau qui ajoute au scintillement général. 

Au final, l’activité plus extérieure d’EVIL NIGGER se déploie sans contraintes, cependant que GAY GUERILLA, plus méditatif (conçu comme un commentaire distancié sur le choral Ein feste Burg ist unser Gott / C’est un rempart que Dieu), creuse davantage l’effet de lente structuration, pour mieux exprimer ensuite l’élan des pulsions primitives.

Danse totale, méta-sensorielle. Résolument inclassable. Magistral !

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CRITIQUE, danse. GENEVE, Grand-Théâtre, le mai 2024. Rachid Ouramdane : Outsider, en création mondiale par le Ballet du Grand Théâtre de Genève – Reprises à PARIS, (juin 2024), ROME (sept 2024) puis GRENOBLE (oct 2024).

 

 

OUTSIDER, création mondiale.

Chorégraphie  : Rachid Ouramdane
Scénographie : Sylvain Giraudeau
Lumières  : Stéphane Graillot
Costumes : Gwladys Duthil
Assistante chorégraphe : Mayalen Otondo

 

Musique  : Julius Eastman
Intervenants  : Hamza Benlabied, Airelle Caen, Clotaire Fouchereau
Avec les pianistes de la HEM,  section Musique et mouvement :
Adrián Fernández García
Pilar Huerta Gómez
Lucie Madurell
Luca Moschini
sous la direction de Stéphane Ginsburgh.

 

Ballet du Grand Théâtre de Genève
Yumi Aizawa
Céline Allain
Jared Brown Adelson Carlos
Anna Cenzuales
Zoé Charpentier Quintin Cianci
Oscar Comesaña Salgueiro
Diana Dias Duarte
Armando Gonzalez Besa
Zoe Hollinshead
Julio León Torres
Mason Kelly
Ricardo Macedo
Emilie Meeus
Léo Merrien
Stefanie Noll
Juan Perez Cardona
Luca Scaduto
Sara Shigenari
Geoffrey Van Dyck
Nahuel Vega
Madeline Wong

Highliners
Daniel Laruelle
Louise Lenoble
Tania Monier
Nathan Paulin

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