Fidèle à ses engagements déjà remarqués, le chef québécois Yannick Nézet-Séguin a conçu un programme emblématique de ses derniers enregistrements, dont évidemment la défense des œuvres de l’américaine Florence Price. Après avoir enregistré les symphonies n°1 et 3 (avec son orchestre de Philadelphie, chez Deutsche Grammophon), le chef dirige à Vienne, sa fameuse Valse de l’Arc en ciel, dans une nouvelle orchestration. Très impliqué, le maestro souligne ainsi le génie féminin aux côtés des rois de la valse : celui de Joséphine Weinlich, compositrice et fondatrice du premier ensemble de musiciennes en Europe ; respectueux de la tradition viennoise, le chef met également en avant le raffinement des œuvres des deux Johann et de Josef Strauss ; et pour la dernière pièce du concert de cette année, Yannick Nézet-Séguin réinvente le rituel ; il descend du podium et rejoint même le parterre, où il dirige dans une promiscuité jamais vue auparavant, le public pour lui indiquer quand produire les applaudissements dans La Marche de Radetsky….
______________________________________________
Par Alexandre Pham © classiquenews
Yannick Nézet-Séguin,
quand le chef descend du podium…
Chef lyrique (au Met de New York principalement, sans omettre ses récents Mozart captés l’été depuis Baden Baden…), Yannick Nézet-Séguin privilégie visiblement les partitions à fort potentiel dramatique. Mais sa baguette agile sait aussi faire chanter l’orchestre dans la nuance, cultiver le souffle poétique des œuvres… Le concert 2026 commence par l’ouverture de l’opérette « Indigo et les 40 voleurs » de Johann Strauß II (« Indigo and the Forty Thieves », Vienne, 1871) ; 3 ans avant La Chauve Souris, Johann le fils s’inspire des contes des 1001 nuits. Dès son début, la direction déploie les principales qualités constatées pendant le programme : joie et légèreté, facétie et nervosité, élégance et détail, et donc dramatisme bien calibré. Le chef québécois n’oublie pas d’exprimer aussi sous le brio un parfum mélancolique, clairement porté par les cordes (cor et harpe) puis les bois (flûte), dans le sens d’une volupté sonore qui s’affirme sans entrave. Le feu de la direction éclaire combien les séquences, très en verve, sont dans la plus pure veine d’Offenbach (flûtes, clarinettes, bassons à la fête). Le final est un galop endiablé jamais épais, délicatement énoncé, fruit éclatant après une série d’épisodes caractérisés (dont la dernière avec grelots). Photo : DR
Puis, l’orchestre abordent les partitions de deux concurrents du clan Strauss, de leur fameux orchestre et de leurs séries de concerts. Carl Michael Ziehrer qui a dirigé un orchestre concurrent, avant de devenir directeur musical des ballets impériaux après les Strauss : sa Donausagen Walzer, op. 446 (1893), est une collection de plusieurs styles associés, hongrois, roumain, bosniaque. Le début est d’une grandeur tragique (avec solo de clarinette), puis comme porté par un sentiment dramatique et lyrique, typiquement hongrois (czardas) ; Yannick Nézet-Séguin souligne ainsi les musiques à caractère, au fort tempérament folklorique ; séquence qui chante la ferveur des identités traditionnelles, entre rusticité et élégance, équation gagnante d’un programme général qui recherche le contraste et l’intensité.
Les musiciens soulignent ensuite l’écriture de Joseph Lanner qui est inhumé aux côtés des Strauss, au cimetière central de Vienne. Son activité fut primordiale comme l’un des créateurs de la valse viennoise avant l’avènement des Strauss… son galop « Malapou », op. 148 évoque l’engouement pour les sujets indiens, en particulier celui des danseuses sacrées hindoues, les fameuses « bayadères ». Grelots, galop enfiévré, énergie collective (avec cris des instrumentistes) renforcent la ferveur d’une partition enjouée.
Beau clin d’œil et légitime, pour l’œuvre et l’activité du dernier de la fratrie Strauss, Edouard dit « Edy » (cadet de Johann II et Josef) : sa Brausteufelchen Polka schnell, op. 154 (pour le Bal masqué » de 1872) souligne les qualités qu’il partage avec ses frères si talentueux : finesse, légèreté et coups de fouet énergisants. Edouard dirige les bals de la Cour jusqu’en 1901, perpétuant la riche tradition familial.
Les deux derniers opus avant la pause, concentrent le meilleur des deux Johann Strauss justement, le fils et le père. Le quadrille de la Chauve souris (Fledermaus-Quadrille, op. 363) déploie les mêmes qualités de caractères, de finesse et de nuances, soulignant combien le chef québécois sait faire chanter l’orchestre. Mobile et volubile, sa direction exprime chaque caractère de ce pot-pourri qui enchaine les airs fameux de l’opérette, et dans une énergie digne d’Offenbach : couplet du prince Orlofsky, chanson d’Adèle, pantalon, l’été… thèmes fétiches et bien connus désormais du quadrille de Strauss, qui revisite avec délices, l’esprit français de la pièce. Même esprit français pour le galop Der Karneval in Paris, op. 100 (1838) de Johann Strauß I, qui élabore la partition au moment de son retour d’une tournée en France (1837) : brio, élégance, caractère, énergie nerveuse voire entrain électrique (cordes suractives et virtuoses).
Après la pause, le concert gagne en implication et en cohérence sonore. Les partitions qui suivent confirment le choix de Yannick Nézet-Séguin pour les pièces à haut potentiel dramatique et expressif et aussi l’inédit comme la présence de deux compositrices jamais jouées par les Wiener Philharmoniker dans ce contexte festif.
D’abord, voici la Galatée d’après Franz von Suppè. L’ouverture de son opérette « Die schöne Galathée » / La belle Galatée (1865) souligne l’intérêt (et l’inspiration) du compositeur pour le sujet mythologique. D’origine italienne, né à Splitz, Suppè, figure du multuculturalisme, s’inspire lui aussi de l’exceptionnelle popularité d’Offenbach. C’est lui qui crée l’opérette viennoise dans les années 1860 ; en témoigne sa « Galatée » dont l’ouverture concentre le trait incisif voire satirique ; Suppè fait de la muse de Pygmalion une beauté toxique et capricieuse qui trahit son créateur en s’éprenant de Ganymède l’assistant du sculpteur ; Galatée finira pétrifiée, vendue à Midas comme une statue qui est sa vraie nature. L’inventivité et le rythme de l’opus rappellent le style d’Offenbach ; solo du cor pour le surgissement de la révélation de la beauté rayonnante (flûte); ce même cor exprimant aussi la magie que suscite la beauté de la créature ciselée par Pygmalion. Yannick Nézet-Séguin souligne combien la finesse des instrumentistes exprime le ravissement de Pygmalion pour sa créature.
Les œuvres qui suivent éclairent aussi l’activité du chef pour la défense des compositrices et des femmes en général. Yannick-Nézet-Séguin joue de Josephine Weinlich, sa polka mazur, « Sirenen Lieder », op. 13 (dans l’arrangement de W. Dörner), œuvre délicate et « florale », (comme le décor du Musikverein) qui s’achève dans la dernière mesure en fusionnant clarinette et harpe…
Voilà qui plante le décor et inscrit désormais chaque concert du Nouvel An à Vienne comme un coup de projecteur sur les compositrices qui méritent autant que leurs confrères, à être jouées. Un prolongement du concert du nouvel an précédent (1er janvier 2025) où Riccardo Muti avait choisi une pièce de Constanze Geiger (la valse de Ferdinandus) … Ce 1er janvier 2026, Joséphine Weinlich occupe l’affiche avec raison : elle commençait à 17 ans en 1865 sa carrière de pianiste et fondait son propre orchestre (admiré des Strauss), le « Nouvel orchestre des dames viennoises », avec ses deux soeurs (flûtiste, violoncelliste). Première compositrice à diriger un ensemble de musiciennes en Europe, elle meurt à Lisbonne à seulement 38 ans.
Place ensuite aux deux frères Strauss, Josef et Johann II. De Josef Strauß, la valse
« Frauenwürde », op. 277 exprime la dignité des femmes avec la finesse et la subtilité propres à celui dont Johann II disait : « c’est Josef qui est le plus doué ; moi je ne suis que le plus célèbre ». En réalité les deux compositeurs ont su sublimé l’héritage de leur père. Ingénieur, (inventeur d’un système pour le ramassage des déchets), Josef séduit immédiatement par l’élégance de son inspiration : raffinement orchestral, crescendo préalable avant que le duo enchanteur flûte et hautbois associés, introduisent la valse proprement dite… et produisent cette équation convaincante entre volupté et pudeur ; le chef détaille la sensibilité de Josef aux timbres : cordes, bois et piccolo, régénérant de façon continue, charme et volupté. L’œuvre composée pour un bal d’étudiants en droit, en 1870, quelques mois avant sa mort, confirme l’intention de Yannick Nézet-Séguin, très impliqué pour la défense du droit des femmes…
La Polka française « Diplomaten-Polka », op. 448 de Johann Strauß II permet aux danseurs du Ballet de l’Opéra de Vienne de s’associer aux instrumentistes, dans une chorégraphie de John Neumeier (filmée dans les salons de la Hofburg). Les 6 danseurs déploient une danse fluide, narrative, facétieuse surtout ; ils jouent avec le chapeau de l’unique danseur, entourés de ses 5 « assistantes » ; puis dans un escalier, avec des classeurs (et leurs pages volantes). La vitalité rythmique fusionne avec la grâce et la légèreté requises ; elle épingle tout autant le monde caricatural des bureaucrates (mésententes et fâcheries)… sur un thème que Strauss emprunte à son opérette Princesse Alexandra (1883).
La pièce phare est ici signée de la compositrice américaine Florence Price dont Yannick Nézet-Séguin est devenu un défenseur très engagé, ayant déjà enregistré les symphonies 1 et 3 (pour DG Deutsche Grammophon). Sa valse « Arc en ciel », « Rainbow Waltz » [Arr. W. Dörner], inspirée, très séduisante, est abordée avec un swing et une attention aux nuances qui s’est affirmée depuis le début du concert. Née dans l’Arkansas, Florence Price propose ses compositions dès 11 ans à Boston, sous identité mexicaine (!). Elle participe à Chicago, à l’essor musical et assiste en 1933 à la création de sa symphonie n°1. La Valse est jouée ce 1er janvier 2026, dans une adaptation orchestrale à partir de sa version originelle pour piano seul ; elle a été composée en 1939, année où est créée le concert du nouvel an à Vienne, dans le contexte antisémite et nazi que l’on connaît.
Parmi les bonne surprises du programme, le galop du danois Hans Christian Lumbye : «
Københavns Jernbane-Damp-Galop », dont le sujet très descriptif évoque le départ de la machine de fer, à l’occasion de l’inauguration d’une nouvelle ligne ferroviaire en 1847 ; chef et instrumentistes relèvent le défi de cette valse machine, d’autant plus ciselée qu’elle déploie une très belle orchestration : rondeur des bois et des cuivres, avec quantité de « bruits » évocateurs, comme la cloche et les sirènes du chemin de fer, sans omettre le sifflet des contrôleurs. Même le chef arbore la signalétique de l’époque à la main, très inspiré par l’énergie de la machine, sa course et son entrain jusqu’à la dernière mesure qui disparait dans un murmure à peine perceptible.
Quel délice de réécouter une pièce sublime, célébrissime à juste titre, «Rosen aus dem Süden » (Roses from the South), la valse « Roses du sud », opus 388 de Johann Strauss II, partition éblouissante entre finesse, élégance, nostalgie qui inspire aussi le 2è ballet offert par les danseurs de l’Opéra de Vienne, filmé dans les salles et le hall du vaste Musée des arts appliqués de Vienne… La danse célèbre l’amour d’un couple qui se forme d’abord dans la bibliothèque du musée. Le chef y déploie un sens continu des accents, souligne avec tact la délicatesse et la ferveur de l’une des plus belles valses symphoniques jamais écrites ; saisissante par son élégance et la subtilité de son orchestration, avec, grâce à l’acuité de la baguette, clarté et détail de la polyphonie : bénéfique précisément pour les cuivres mordants et les cordes enivrées…
Enfin, retour des Strauss prodigieux, Johann II et Josef, les frères élus ; d’abord
« Egyptischer Marsch » (Egyptian March), op. 335, la marche égyptienne de 1869, composée pour l’ouverture du Canal de Suez : très beau crescendo du début, rutilance et brio de la séquence martiale, volontaire, où jouent tous les timbres de l’orchestre qui s’évanouit peu à peu, comme si la marche était de plus en plus lointaine. Puis, de Josef Strauß : « Olive Branch Waltz », op. 207 Friedenspalmen (1866), valse de la paix (de la branche d’olivier) qui se déroule comme naît et se déploie un rêve, comme l’éveil d’une aube printanière et sa promesse d’un monde nouveau ; là encore l’attention à la palette instrumentale captive ; dont la fanfare des trompettes puis des cors, produisent un somptueux lever de rideau préalable.
En fin de concert, le chef très applaudi n’hésite pas à descendre du podium et pour encourager le public, au moment de la Marche de Radetsky, rejoint les allées duparterre ; dirige avec sa baguette les spectateurs prêts à applaudir et à marquer le rythme. Un bain de foule inédit et une belle rencontre collective lors de cette cérémonie suivie par 100 millions de téléspectateurs partout dans le monde. Aucun doute, lors de son premier concert du nouvel an viennois, le chef québécois aura marqué les esprits, autant pour casser les codes du rituel télégénique le plus regardé, que par le choix des compositrices Price et Weinlich, ainsi mises à l’honneur aux côtés des frères Strauss, Johann II et Josef.
___________________________________________________________
LIRE aussi notre critique du Concert du Nouvel An. VIENNE, Musikverein, mer 1er janvier 2025. Johann Strauss I et II, Josef et Eduard Strauss, Constanze Geiger… Wiener Philharmoniker, Riccardo Muti (direction)
Formidable nouveau concert du Nouvel An au MUSIKVEREIN de Vienne, certes au départ un peu et mécanique, – mais efficace et expressif. Au fur et à mesure la complicité (réelle) entre chef et instrumentistes, se dévoile ; elle se déploie pour deux pièces majeures de Johann fils (ouverture du Baron Tzigane, » Wein, Weib und Gesang « ), pour une somptueuse partition de son frère cadet Josef (valse de la transaction), pour une autre pièce – révélation de cette édition, de la compositrice inconnue Constanze Geiger (la valse de Ferdinandus), surtout pour les 2 rappels ritualisés de la fin : Le Beau Danube Bleu puis la Marche de Radetzky… Le programme exauce nos souhaits : souligner le génie de Johann II (2025 marque son bicentenaire), s’ouvrir à l’écriture d’une compositrice viennoise, réussir l’équation de la continuité et de l’innovation. Se sont joints les danseurs du Ballet de l’Opéra d’État de Vienne pour deux séquences, dans une chorégraphie millimétrée mais avec des costumes au delà du kitsch (c’est à dire dans un style hautement et typiquement autrichien)…
https://www.classiquenews.com/critique-concert-du-nouvel-an-vienne-musikverein-mer-1er-janvier-2025-johann-strauss-i-et-ii-josef-et-eduard-strauss-constanze-geiger-wiener-philharmoniker-riccardo-muti-direction/
_______________________________________________
ENGLISH VERSION / summary
VIENNA, Musikverein, on January 1, 2026.
Johann I, II, Josef and Eduard Strauss, Florence Price…. Wiener Philharmoniker, Yannick Nézet-Séguin (management) / Wien neujahrskonzert 2026, Vienna New Year’s Concert 2026 – © by Alexandre Pham © classiquenews 2026
When the maestro comes down from the podium
Faithful to his already noted commitments, the Quebec chef Yannick Nézet-Séguin has designed an emblematic program of his latest recordings, including obviously the defense of the works of the American Florence Price. After having recorded the symphonies n°1 and 3 (with his orchestra from Philadelphia, at DG Deutsche Grammophon), the conductor conducts in Vienna, his famous Rainbow Waltz, in a new orchestration. Very involved, the maestro thus highlights the feminine genius alongside the kings of the waltz: that of Joséphine Weinlich, composer and founder of the first ensemble of musicians in Europe; respectful of the Viennese tradition, the conductor also highlights the refinement of the works of the two Johann and Josef Strauss; and for the last piece of this year’s concert, Yannick Nézet-Séguin reinvents the ritual; he descends from the podium and even joins the floor, where he leads in a promiscuity never seen before, the audience to indicate when to produce the applause in Radetsky’s March…. (photo DR)
______________________________________________
….
What a delight to listen again to a sublime piece, rightly famous, ‘Rosen aus dem Anders’ (Roses from the South), the waltz ‘Roses of the South’, opus 388 by Johann Strauss II, dazzling score between finesse, elegance, nostalgia that also inspires the 2nd ballet offered by the dancers of the Vienna Opera, filmed in the rooms and hall of the vast Museum of Applied Arts in Vienna… Dance celebrates the love of a couple that first forms in the museum library. The conductor deploys a continuous sense of accents, delicately emphasizes the delicacy and fervour of one of the most beautiful symphonic waltzes ever written; striking in its elegance and subtlety of orchestration, with, thanks to the acuity of the baton, clarity and detail of polyphony: beneficial precisely for the biting coppers and intoxicated strings…
Finally, return of the prodigious Straus, Johann II and Josef, the elected brothers; first « Egypdrafted Laid » (Egyptian March), op. 335, the Egyptian march of 1869, composed for the opening of the Suez Canal: very beautiful crescendo at the beginning, rutilance and brio of the martial sequence, voluntary, where all the stamps of the orchestra play, which fades away little by little, as if the march were more and more distant. Then, by Josef Strauß: «Olive Branch Waltz», op. 207 Friedenspalmen (1866), peace waltz (of the olive branch) that unfolds as a dream is born and unfolds, like the awakening of a spring dawn and its promise of a new world; there again the attention to the captivating instrumental palette; whose fanfare of trumpets then horns, produce a sumptuous curtain-raiser beforehand.
At the end of the concert, the highly applauded conductor does not hesitate to come down from the podium and to encourage the audience, at the time of the Radetsky’s March, directs with his wand the spectators ready to applaud and set the pace.
An unprecedented crowd-washing and a beautiful collective encounter during this ceremony followed by 100 million viewers all over the world. No doubt, during his first concert of the Viennese New Year, the Quebecois chief will have marked the spirits, as much to break the codes of the most watched telegenic ritual, that by the choice of the composers thus put in honor beside the brothers Strauss, Johann II and Josef.
Par Alexandre Pham © classiquenews
_________________________________________






