Jeudi 15 octobre 2026, sous les ors de l’Opéra Royal de Versailles, ce ne sont pas seulement les notes de Joseph Bologne de Saint-George qui ont résonné, mais une justice musicale qui s’est accomplie. Porté par un Théotime Langlois de Swarte incandescent, à la fois violon solo et chef d’orchestre, et par un Orchestre de l’Opéra Royal en état de grâce, ce concert-événement a fait bien plus que réhabiliter un compositeur, en installant le Chevalier de Saint-George avec une évidence éclatante, au panthéon des grands maîtres du XVIIIe siècle.
Placé sous la direction Langlois de Swarte, l’orchestre versaillais frappe par sa vitalité, ses tempi tendus sans jamais précipiter, ses reliefs expressifs vigoureusement dessinés. Il y a dans la lecture du jeune chef et violoniste français une fièvre communicative, un engagement physique qui balaie toute timidité musicologique. Il ne se contente insuffle constamment à ses musiciens une énergie dansante, un sens du théâtre qui transforme chaque page en scène miniature. La conversation entre cordes et bois est d’une richesse rare, soutenue par des basses incisives qui donnent à l’ensemble sa densité et son architecture. Dans le Concerto pour violon en ut majeur, Langlois de Swarte déploie un jeu d’une souplesse presque vocale, un archet libre, inventif et délicat, qui séduit autant qu’il émeut. Le mouvement Molto adagio con sordini est un moment suspendu : le violon se fait murmure, confidence, et l’on comprend soudain pourquoi Saint-George fut considéré comme l’un des plus grands virtuoses de son temps. La virtuosité n’est jamais démonstrative ; elle est au service d’un lyrisme touchant, d’une sensibilité à fleur de peau qui constitue la véritable signature de ce compositeur (trop) méconnu.
Le programme, intelligemment construit, alternait avec bonheur pages symphoniques, airs d’opéra et musique de chambre. Les extraits de L’Amant anonyme ont permis d’apprécier la science théâtrale de Saint-George, entre badinage et passion. La soprano Franciana Nogues, membre de l’Académie de l’Opéra Royal, a porté avec un engagement remarquable les airs les plus exposés, notamment le récitatif « Enfin une foule importune » et l’air « Du tendre amour », où son énergie communicative a fait mouche. Le ténor Patrick Kabongo a déployé une ligne vocale d’une finesse rare dans le style galant de la haute-contre à la française, faisant naître une émotion vive. Quant au baryton Anas Séguin, on ne peut que regretter la brièveté de ses interventions tant sa voix possède une autorité naturelle et une brillance dans l’aigu qui laissaient présager des sommets. Le trio vocal a même offert un moment de grâce avec la mélodie inédite Rose d’amour, aussi simple que bouleversante.
La partie de musique de chambre, intitulée « Concert chez Marie-Antoinette », a apporté une respiration bienvenue, mêlant des pages de Hinner, Gluck, Martini et de la Reine elle-même, dans un esprit de salon aristocratique qui rappelait combien Saint-George fut l’homme de toutes les musiques et de tous les cercles éclairés. Puis, avec les suites de danses et le Ballet en ré majeur, l’orchestre a retrouvé une énergie endiablée, une joie de jouer contagieuse qui a fini de conquérir un public conquis d’avance.
En prolongeant sur scène le magnifique album Portrait – chroniqué et salué dans ces colonnes -, Langlois de Swarte ne fait pas seulement œuvre de piété musicale : il impose Saint-George comme une évidence du répertoire. Sa direction, à la fois rigoureuse et passionnée, révèle une une tonalité passionnelle et rigoureuse – qui sert admirablement cette musique. L’Opéra Royal n’était peut-être pas tout à fait complet, mais l’accueil réservé à cette soirée fut des plus chaleureux. En bis, le public a même entonné Plaisir d’amour de Martini, preuve d’une communion rare entre la salle et les interprètes. Souhaitons que cette soirée soit la première d’une longue série, et que les œuvres de Saint-George s’installent enfin, comme elles le méritent, à l’affiche des grandes scènes.
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CRITIQUE, concert. VERSAILLES, Opéra Royal, le 15 octobre 2026. « Le Chevalier de Saint-Georges » par Théotime Langlois de Swarte et l’Orchestre de l’Opéra Royal de Versailles. crédit photo (c) droits réservés





