Là où le violon arrache et mord, Emmanuel Pahud insuffle une noblesse aérienne, un velours diamantin. L’artiste franco-suisse au souffle infini, transforme les danses guerrières du premier mouvement en un jeu de lumières persanes : ses staccati sont des perles, ses legati, des soies. Sous les doigts d’or de Pahud, la flûte ne se contente plus d’imiter le violon : elle invente un nouveau continent khachaturien, fait de couleurs pastel et de fulgurances solaires. Le public montpelliérain, médusé par tant de maîtrise, a longuement ovationné cet artiste qui, même au sein du prestigieux orchestre berlinois, reste d’une humilité confondante. Mais ne nous y trompons pas : Emmanuel Pahud n’est pas qu’un virtuose. Il est un conteur. Dans l’Andante, son chant, d’une pureté presque mystique, faisait planer au-dessus du Corum les fantômes des steppes caucasiennes. Et lorsque, dans le Finale, il a lancé ses cascades de notes avec une joie juvénile, c’est tout l’orchestre liégeois, emmené par un Lionel Bringuier plus inspiré que jamais, qui s’est emballé. Triomphe pour Pahud, rappel mérité, et sourire complice du jeune chef français, visiblement ravi d’avoir offert à Montpellier un tel sommet – et devant l’insistance du public, Pahud a offert en bis un souverain et poétique « Syrinx » de Claude Debussy.
On aurait pu croire que l’émotion retomberait après cet exploit. Il n’en fut rien. Car Lionel Bringuier et ses excellents musiciens de l’Orchestre Philharmonique Royal de Liège avaient gardé une autre flèche à leur arc : la Symphonie n°6 dite « Pathétique »de Piot Ilitch Tchaïkovski. Après la lumière du concerto, les ténèbres. Dès l’Allegro moderato, les cordes graves ont fait trembler les murs, déployant un désespoir sans nom. Bringuier, avec une science rare des tempi, a conduit cette fresque comme un drame en cinq actes. La valse bancale du deuxième mouvement a vacillé sur le fil du grotesque, avant que le troisième mouvement (Allegro molto vivace) ne déclenche une tempête martiale, les cuivres en fanfare hurlant une victoire qui ne viendra jamais. Puis vint l’Adagio lamentoso. Là, plus de chefs, plus d’orchestre : seulement l’âme déchirée de Tchaïkovski. Les cordes, d’une pâleur admirable, ont sangloté jusqu’à l’anéantissement. Dans le silence absolu qui a suivi la dernière mesure, on entendait à peine les sanglots étouffés dans la salle. Puis les applaudissements ont éclaté (bien trop vite au demeurant, comme entre chaque mouvement des deux ouvrages interprétés ce soir, faisant du public montpelliérain loin le moins « éduqué » de tout le pays !…).