La ville de Cracovie est une des plus anciennes cités d’Europe et un véritable bijou d’histoire, de patrimoine et de traditions ancestrales. Cité capitale de l’ancienne République dont les vastes territoires s’étendaient du cœur de l’actuelle Russie européenne au Golfe de Finlande et de Gdansk à la Mer Noire. Ce fantastique pays qui a subi invasions et la voracité de ses voisins a été une des plus fabuleuses puissances d’Europe pendant presque sept-cents ans. Cracovie, au bord de la Vistule aux contours calmes, brûle encore du feu du dragon qui dort encore, dit-on, dans une grotte sous l’immense château du Wawel. C’est dans la multitude de clochers, d’où s’élève le cantique lumineux à l’orée du printemps, que le Festival Misteria Paschalia a développé un projet artistique original et passionnant. Pendant toute la Semaine Sainte, des concerts multiplient le berceau de l’âme polonaise dans une mise en valeur de son patrimoine unique avec des musiques tournées principalement vers le divin.
La peau ruisselante de Cracovie s’endormait doucement aux lueurs déclinantes du dernier soleil de mars. Au-delà de la Place du Marché, immense dans son reflet, s’ouvrait la façade austère de la Basilique de la Visitation, mystérieux temple des carmélites, dont les voix susurrées se perdaient derrière les jalousies du chœur à contre-jour. Au-delà des boiseries du chœur, dont les stalles allongent leurs bras boisés aux moulures enivrantes, l’autel repose tel un orgue dans une symphonie de dorures et de volutes émerveillées. Cette vesprée promettait d’éveiller le recueillement fastueux des musiques post-tridentines dont le but premier était de convertir en touchant les sens. Ce programme qui allait de Monteverdi et Cavalli à Marazzoli et Allegri était un voyage italien entre les styles « antico » et « nuovo » qui ont constitué le chemin musical de la contre-réforme notamment à l’époque du pape Urbain VIII Barberini (1623 – 1644).
Dans ce programme, Vincent Dumestre et son Poème Harmonique déploient leur immense talent dans un répertoire où ils sont les meilleurs. Grâce à Vincent Dumestre et ses musicien.ne.s, nous vibrons avec des musiques peu interprétées. Dans un décor éclairé de grands bougeoirs au parfum satiné, nous sommes emportés vers cette Rome baroque qui a permis à des artistes tel Bernini d’incarner en marbre les émotions les plus explosives. Outre des pages de Monteverdi, Cavalli et Luigi Rossi, Vincent Dumestre et le Poème Harmonique nous livrent deux magnifiques œuvres de Marco Marazzoli. Ce compositeur encore trop méconnu a été un des artificiers de l’offensive musicale d’Urbain VIII avec des opéras, profanes et sacrés et aussi des oratorii et autres œuvres pieuses aux accents sublimes de beauté. Tant la Passacaille « Chi fa che ritorni? » que « Un sonno ohimè » portent un dramatisme d’une modernité expressive qui n’a rien à envier à Monteverdi et même à Alessandro Scarlatti ou Händel. Les musicien.ne.s et solistes nous enchantent de bout en bout et finissent en beauté avec un Miserere d’Allegri d’anthologie, un par un éteignant une bougie tel le passage subtil d’un monde à l’autre, une lamentation qui semble aussi douce que l’odeur de la fumée qui s’en échappe.
2 / Philharmonie Karol Szymanowski, le 1er avril 2026. BACH : Johannes Passion. I. Bostridge, A. Amo, T. Mead, J. Atkinson, L-E. Hallam, J. Butryn. NFM Choir & Boys Choir (direction, Lionel Sow)… Wroclaw Baroque Orchestra, Andrzej Kosendiak (direction)
Cracovie le matin déroule les sinueuses rue de sa vieille ville comme autant de mèches de sa formidable chevelure. En remontant la célèbre rue Florianska, jusqu’aux confins de l’ancien rempart en brique écarlate, c’est une partie de l’âme de la Pologne qui s’y déploie dans le beau Musée Czartorisky. Connu surtout pour sa Dame à l’hermine signée Leonardo da Vinci, cette collection surpasse de loin le seul tableau du maître toscan. Des Montemezzano, des Della Vecchia ou des merveilles du patrimoine historique polonais y sont conservées et présentées pour la postérité. C’est sans doute dans cet état d’esprit que la ville de Cracovie a lancé un chantier unique en Europe avec la création d’un Centre culturel qui va accueillir en résidence permanente deux ensembles de patrimoine et de création cracoviens. Cette initiative comportera une salle de 1000 places avec fosse d’orchestre, deux salles modulables et un studio d’enregistrement, tout pour mettre en valeur le travail des ensembles indépendants à l’horizon 2027.
Pour le moment, la salle de la Philharmonie Karol Szymanowski trône sur l’avenue plantée qui surgit des anciens remparts. Cette institution à l’acoustique généreuse accueillit pour le premier jour d’avril une Passion selon Saint-Jean de Johann Sebastian Bach surprenante, notamment côté solistes. Du chef d’oeuvre pascal de Bach, on peut se référer aux écrits de Christoph Wolff ou de Gilles Cantagrel, mais l’interprétation sous la houlette de maestro Andrzej Kosendiak a proposé une approche dramatique et pléthorique dans l’expressivité. Cette production en concert a réuni un évangeliste de légende avec Ian Bostridge dont la précision inégalable, la diction parfaite et la générosité musicale nous ont porté aux nues. Nous apprécions aussi Tim Mead et son timbre riche. Et la découverte de Lunga Eric Hallam, un ténor aux moyens vocaux extraordinaires qu’on rêve déjà sur une scène d’opéra. Les Choeurs et la Maîtrise du NFM ont été préparés par le mythique chef Lionel Sow qui a fait ses armes à Notre-Dame de Paris avec des concerts qui sont restés inoubliables. Quel luxe de redécouvrir un chef d’oeuvre dans un tel cadre où l’âme joyeuse de Szymanowski a accompagné les invocations passionnées de Bach pour nous accompagner dans l’élévation.
3 / Galerie d’Art Polonais du XIXème siècle, le 2 avril 2026. SEBASTIANI : Matthäus Passion / STEFFANI : Stabat Mater. J. Lawrence, S. Tams Freier… Vox Luminis, Lionel Meunier (direction)
Misteria Paschalia nous surprend encore une fois, après le concert à la bougie dans la Basilique de la Visitation et la Passion selon Saint-Jean de Bach dans la salle philharmonique, nous entrons dans l’antique et immense Halle aux draps au coeur de la Place du Marché. Tout en haut, au bout d’un escalier en colimaçon, voici des amples salles avec des grands formats de peinture d’histoire de l’école polonaise la plus raffinée du XIXème siècle. Parmi les chefs d’oeuvre on retrouve une des toiles les plus emblématiques de l’art polonais : l’Hommage prussien de Jan Matejko. Cette peinture colossale représente l’hommage d’Albert de Hohenzollern prêtant hommage à Sigismond Ier Jagellon le 10 avril 1525. Quasiment 501 ans après, les figures votives de cet événement allaient s’éveiller avec La Passion selon Saint-Mathieu de Johann Sebastiani, kantor de Königsberg, capitale de cette Prusse Orientale sujet du serment pictural. La seule oeuvre d’ampleur conservée de Sebastiani est cette Matthäus Passion où il a montré à la fois sa relation avec Schütz mais aussi l’inclusion des chorals, ce qui à l’époque constitua une modernité manifeste. Sebastiani appartient à cette génération de transition entre Schütz et Bach, une synthèse musicale avant l’explosion expressive du Kantor de Leipzig et de Telemann. Parfois, les ritournelles incessantes de Sebastiani semblent roboratives, mais la partition demeure belle et bouleversante de bout en bout, particulièrement dans cette interprétation. En couplant l’oeuvre d’un maître presque inconnu avec le Stabat Mater d’Agostino Steffani, on voit le contraste des styles, la richesse des deux écritures et la complémentarité dans la dévotion musicale.
Avec Vox Luminis et Lionel Meunier, on avait la garantie d’être saisi d’un transport musical exceptionnel. Pendant toute la Matthäus Passion de Sebastiani, on a su apprécier le soin du choix des tempi dynamiques sans brutaliser les mouvements, l’intelligence des ornements et l’équilibre des timbres. L’Evangeliste de Jacob Lawrence est exceptionnel, non seulement avec une voix pleine, contrastée et formidablement précise dans cette prise de rôle particulièrement exigeante. Le Jesus de Sönke Tams Freier est incarné avec une voix profonde et belle dans ses couleurs veloutées. L’ensemble de Vox Luminis nous bouleverse à chaque note, on saisit tant dans le Sebastiani que dans le Steffani l’étendue du talent de Lionel Meunier et son ensemble. Ce concert reste dans l’esprit et dans le coeur parce qu’interprété avec une générosité sans pareil. A la fin de cette soirée, la traversée de l’antique cité des Jagellon se fait sous un ciel parsemé des astres dont se pare l’empyrée pour célébrer le jeune printemps.
4 / ICE Krakow Congress Centre, le 3 avril 2026. ZELENKA : Miserere & Responsoria / DURANTE : Miserere/ CALDARA : Stabat Mater… Collegium Vocale 1704, Vaclav Luks (direction)
Les nuages venues border la paisible Vistule prennent leur envol vers les contrées de l’Est en un coup de vent ; le soleil qui perce ouvre des sentiers sur les berges et les rues pour les promeneurs distraits et affairés. Du haut des redoutes du Wawel, on aperçoit au loin les contreforts des Tatras. Au bas, c’est la vieille ville qui s’éveille aux cloches de Pâques qui appelle à la veillée recueillie de la crucifixion et le dévoilement du massif autel de la Cathédrale Notre-Dame de Cracovie. La Vistule serpente au crépuscule tel le dragon qui garde jalousement sa tanière sous le Wawel. C’est sur une de ses rives verdoyantes que se hisse le Centre des Congrès, tout en verre et reflets. Équipement moderne aux courbes élégantes qui accueille cette fois-ci le Collegium Vocale 1704 et Vaclav Luks.
Le programme Zelenka, Durante, Caldara n’allait pas trouver de meilleurs interprètes. Parce que Vaclav Luks et son ensemble ont toujours permis à la musique de Zelenka d’être restituée dans toute son énergie et son originalité brillante et chamarrée. Pour ce Vendredi Saint, les lamentations baroques n’allaient pas plonger le public dans un désarroi impossible mais au contraire l’élever dans l’impondérable satiété d’une musique céleste malgré son recueillement. Les Miserere & Responsoria de Zelenka constituent deux bijoux baroques distincts mais dont l’âme est la même. Dans l’écriture votive de Zelenka, on retrouve non seulement la richesse mélodique, des harmonies riches et des couleurs festonnées mais aussi une structure qui fait ressortir le texte avec dramatisme et substance. Nous saluerons particulièrement le soin apporté aux contrastes, aux soli confiés à des solistes aguerri.e,s et rompus avec grand talent à ce répertoire vocal. Nous remarquons notamment le ténor Vojtech Semerad dont le timbre agile et brillant nous émerveille. Ce ténor a intégré en 2025 le programme « Déroulement de carrière » du réseau Génération Opéra. Espérons le retrouver bientôt sur les scènes françaises.
Václav Luks nous ravit en complétant le programme avec le sublime Misererede Durante qui déploie une lumière méditerranéenne dans ce programme plutôt d’Europe centrale. Le Stabat Mater de Caldara est un chef d’œuvre du genre, maîtrisant à la fois la puissance dramatique quasi operatique et le contrepoint proche du dépouillement protestant d’un Bach. Ce n’est pas pour rien que Caldara est souvent attifé du sobriquet de « Bach italien » ce qui ne désoblige en rien son grand talent. Le Collegium 1704 – qu’il soit en continuo ou dans une formation plus étoffée – révèle chaque nuance avec un luxe de précision et d’attention aux dynamiques de ce programme passionnant.
Quand on traverse la Vistule en promeneur noctambule, après ces divins hosannas, les pas résonnent sur les ponts et les promenades. On voit la révélation superbe du visage bariolé de Cracovie, un cœur battant où les mystères de Pâques n’ont rien à envier des plus belles programmations européennes. Saluons ainsi Vincent Dumestre et les équipes du festival. Espérons alors, comme dans la rédemption du dimanche, que cette manifestation perdure pour les siècles à venir.
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Crédit photo (c) Kasia Kukielka





