La soirée du 14 décembre 2025 à l’Opéra Grand Avignon, présentée dans le cadre de Musique Baroque en Avignon, a été l’occasion de retrouver l’une des chanteuses les plus attachantes et talentueuses de notre temps, Karine Deshayes, pour un récital lyrique autour du mythe d’Armide, et en compagnie de l’ensemble Les Paladins dirigés (depuis son clavecin) par Jérôme Corréas, compagnon de longue date (2005) de la soprano.
Le programme, intitulé Armida abbandonata, avait pour fil conducteur les tourments de l’enchanteresse sarrasine, une figure qui hante l’imaginaire lyrique depuis Le Tasse. D’abord envoyée pour détourner les chevaliers croisés, Armide tombe éperdument amoureuse de Renaud (Rinaldo) avant d’en être tragiquement abandonnée, déchirée entre la rage et une douleur inconsolable. C’est cette palette émotionnelle extrême que Karine Deshayes a explorée avec une maîtrise souveraine. La magie opère dès les premières mesures, consacrées à la musique de Lully (et plus loin à une Sonate en trio de Haendel) grâce à l’accompagnement délicat et précis de quatre musiciens de l’Ensemble Les Paladins (Jonathan Nubel et Aya Nogami aux violons, Alice Coquart au violoncelle, et Benjamin Narvey au théorbe et à la guitare baroque), fondé et dirigé depuis 2001 par le charismatique Jérôme Corréas. Depuis son clavecin, Corréas a dirigé d’une main à la fois ferme et sensible, imprimant une cohésion, une homogénéité et une élégance remarquables à l’ensemble. Cet effectif de chambre, d’une belle ductilité, a offert à la chanteuse un écrin harmonique d’une richesse infinie, tantôt sobre fondation, tantôt partenaire de dialogue vibrant. Leur complicité était palpable, illustrant parfaitement la philosophie de l’ensemble qui explore avec théâtralité les répertoires des XVIIe et XVIIIe siècles.
Karine Deshayes, ou l’incarnation absolue d’Armide
Accueillie par une salle déjà conquise, Karine Deshayes a ouvert le feu avec « Se correndo in seno al mare » de l’opéra Armida al campo d’Egitto de Vivaldi, affichant d’emblée une voix à l’agilité et à la sonorité superbes. Mais c’est dans la cantate Armida abbandonata de Haendel, pièce maîtresse du programme, que son art a atteint des sommets. Elle a littéralement incarné l’héroïne, faisant vivre avec une acuité bouleversante chaque nuance de son supplice : la plainte déchirante, la fureur noire, puis l’abattement résigné. Son phrasé, d’une élégance raffinée, et sa diction parfaite rendaient le texte italien d’une clarté cristalline, tandis que ses ornementations, toujours justes et expressives, semblaient jaillir de l’émotion même. Elle a déployé toute l’étendue de son instrument, des graves veloutés aux aigus puissants et précis, remplissant la salle d’une présence vocale et dramatique absolue.
L’apothéose artistique a pris une dimension humaine inoubliable à la fin du concert. Alors que les derniers accords résonnaient, Raymond Duffaut, directeur artistique emblématique de l’Opéra Grand Avignon et des Chorégies d’Orange pendant de longues années, mais aussi de Musique Baroque en Avignon dont c’était le dernier concert en tant que directeur artistique, après 20 ans de bons et loyaux service. Émue aux larmes, Karine Deshayes, qui avait donné son premier concert in loco en 2001, lui a rendu un hommage chaleureux, saluant sa confiance et son amitié.
C’est alors qu’une annonce historique a été faite : Raymond Duffaut a passé officiellement le flambeau. À sa demande, c’est Karine Deshayes elle-même qui reprend désormais la direction artistique de Musique Baroque en Avignon, à compter de janvier 2026. Elle ne sera pas seule pour cette belle aventure. Elle formera un trio d’exception, un véritable triumvirat passionné, entourée de son compagnon Jean-Michel Dhuez (producteur sur Radio Classique) et de sa grande amie et partenaire de scène de longue date aussi, la mezzo-soprano Delphine Haidan.
Le public, conquis et ému, a réservé une ovation debout à ce moment de passation rare, scellant dans l’émotion la fin d’une ère et le début d’une nouvelle, pleine de promesses. Et malgré l’intensité de l’instant, les artistes ont offert un dernier cadeau au public. Pour clore cette soirée placée sous le signe de l’abandon et des adieux, Karine Deshayes a interprété la célèbre aria « Lascia ch’io pianga » (de Haendel), d’une émotion retenue et d’une finesse musicale absolue. La légende d’Armide, magicienne puissante vaincue par l’amour, aura donc été le cadre idéal pour une soirée où la magie de la musique a opéré une transformation bien réelle : celle d’une institution chérie passant entre les mains d’une artiste inspirée. Longue vie à Musique Baroque en Avignon sous la férule de ce nouveau triumvirat !
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CRITIQUE, concert lyrique. AVIGNON, Opéra Grand Avignon, le 14 déc 2025. « Armida abbandonata ». Karine DESHAYES (soprano), Ensemble Les Paladins, Jérôme Corréas (direction). Crédit photographique (c) Emmanuel Andrieu





