Aussi à l’aise dans le répertoire contemporain [récemment avec Patricia Petibon dans la dernière création d’Olivier Py / Thierry Escaich : « Tombeau pour Aliénor », (1)] que dans les fondamentaux du XVIIIème, Héloïse Gaillard et son ensemble Amarillis poursuivent un chemin indiscutable, audacieux, d’une grande séduction formelle. Au centre de cette maîtrise admirable du jeu instrumental : la connivence entre la flûtiste et hautboïste, et le violon souple, expressif d’Alice Pierrot.
Leur expérience partagée de longue date explique une entente qui produit ses merveilles : le jeu instrumental qui sonne naturel, semble improvisé, juste dans les respirations, subtil dans chaque accent et nuance (leur 2 Bach respirent autant qu’ils chantent, en particulier e seconde partie de programme, dans la 2ème sonate BWV1028, pour violon et flûte).
Même entente superlative des ensembles où les rejoignent aussi fervents et individualisés, le 2ème hautbois aussi loquace de Xavier Miquel, et le basson pétillant, agile de Laurent Le Chenadec.
Sublime effervescence instrumentale,
de Leipzig à Dresde…
Le jeu subtil et concertant d’Amarillis
Amarillis au Festival Baroque de Sablé 2025 © Festival de Sablé 2025
Pour mettre en scène et en musique ce brillant aréopage, Héloïse Gaillard a sélectionné une collection de pièces concertantes qui expriment la vitalité effervescente (cf le titre du programme) de la création musicale entre Leipzig et Dresde, deux pôles d’intense et ardente activité qui a attiré nombre d’éminents compositeurs, en particulier à Dresde où l’excellence de l’orchestre local comprenant des solistes de premier plan, a favorisé les créateurs eux-mêmes dans l’écriture de pièces virtuoses voire parfois d’une indiscutable profondeur. Outre la célébration d’une virtuosité en partage, le choix des pièces souligne aussi les amitiés voire les filiations entre musiciens qui se connaissaient voire se fréquentaient.
Le concert débute avec Fasch, (né en 1688 et le plus jeune des 5 compositeurs), qui fut Cantor à St Thomas de Leipzig, rencontra Heinichen à Dresde (ils furent même proches). L’écriture est aimable et courtoise, exposant au-dessus du continuo [clavecin et violoncelle], le trio vedette : flûte à bec, hautbois, violon. Le ton est donné : place à la haute virtuosité concertante, à ce chambrisme éloquent, parfois rien que brillant. Opportunément le 3ème mouvement (« Grave ») met en lumière la caractérisation expressive, millimétrée et subtile, qui porte violoncelle et basson dans des accents superbement sculptés, affirmatifs et nobles.
Dans la Sonate BWV 1023 de JS Bach, le violon d’Alice Piérot se déploie en liberté dans l’Adagio ma non tanto, le geste est libre, d’une invention infinie ; superbe dans la nostalgie de l’Allemande ; tout aussi évocateur et dansant dans la Gigue finale. D’autant que la réverbération de l’église s’avère idéale détaillant timbres et accents jusque dans l’aspiration céleste finale.
Suivent deux pièces parmi les plus impressionnantes : d’abord, la Sonate en si bémol majeur de Jan Dismas Zelenka (né en Bohème en 1679, le plus ancien de tous), contrebassiste et collègue de Heinichen à Dresde. Les interprètes jouent des 6 Sonates, la 3è pour hautbois, violon et surtout basson concertant, à l’impérieuse activité continue.
Les 2 lignes aiguës, hautbois et violon dialoguent à l’infini, bondissants, aériens, avant que dans le premier allegro, la virtuosité du basson dépasse toute attente, lui-même en dialogue le plus vif avec le hautbois puis le violon. Comme virtuose de Dresde, Zelenka développe sans limite un pastoralisme surexpressif qui devient dans le dernier Allegro, course échevelée des 3 instruments, galop trépidant, bondissant, en somme comme le précise Héloïse Gaillard après la performance, un véritable « concerto pour basson ».
Si la technique est ici particulièrement sollicitée, le « Largo », ample et large, sait déployer une nostalgie souveraine, portée surtout par le chant savoureux du hautbois, aux lignes mordantes et souples (Héloïse Gaillard).
De la non moins redoutable Sonate pour 2 hautbois et basson de Heinichen (né en 1683), Amarillis joue la périlleuse Sonate en si bémol majeur pour 2 hautbois et basson. Surnommé le Rameau allemand, Heinichen exige des 3 instruments à hanche, une virtuosité égale, autant en rapidité qu’en souplesse et nuances. S’y affirment timbre et couleur des hautbois baroques ; en particulièrement ce timbre plus velouté et rond (le diapason est à 415, plus bas que le hautbois moderne) ; une rondeur précise et tendre d’autant plus marquante qu’elle est très exposée par l’écriture du compositeur saxon mort à Dresde en 1729.
En conclusion, s’affirme le style flamboyant de Telemann, génie européen, plus célébré que Bach à l’époque (!). Le « Maître de Hambourg » a connu tous les compositeurs du programme, étant même le parrain de l’un des fils de JS Bach. Telemann quitte d’ailleurs le poste de directeur de la musique à Leipzig pour Hambourg, permettant ainsi à Bach de prendre sa suite. Son Concerto pour flûte à bec, hautbois, violon TWV 43:a3 est une fête qui réunit tous les interprètes, dans un festival instrumental libéré, dramatique, délivrant une impérieuse urgence (Allegro 1) que nourrit continument le basson suractif. Le « Vivace » final stimule chacun dans une surenchère expressive, chacun ayant son solo (violon, flûte, hautbois), le tout porté par une énergie affûtée, croissante qui soigne la finesse du son collectif. Telemann y retrouve l’irrésistible motricité des Brandebourgeois de son égal, JS Bach. Et c’est d’ailleurs en bis, qu’Amarillis joue l’un des Brandebourgeois justement, (dans une transcription pour l’effectif), comme pour prolonger la magie des timbres agiles et fusionnés, qui a porté ce remarquable concert, de sa première à sa dernière effervescence.
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CRITIQUE, concert. FESTIVAL DE SABLÉ 2025. Brûlon, église Saint-Pierre et Saint-Paul, le 22 août 2025. « Effervescence, de Leipzig à Dresde » : Fasch, Zelenka, Heinichen, Telemann, JS Bach. Amarillis / Héloïse Gaillard (flûte, hautbois, direction)
(1) création de « Tombeau pour Aliénor » / Olivier Py, Thierry Escaich : Patricia Petibon, Amarillis, Héloïse Gaillard (direction), Fontevraud le 14 avril 2023 – lire notre critique complète : https://www.classiquenews.com/critique-concert-fontevraud-le-14-avril-2023-destins-de-reine-creation-de-tombeau-pour-alienor-thierry-escaich-olivier-py-patricia-petibon-heloise-gaillard-amarillis/
Soirée mémorable à Fontevraud. Pour lancer la 1ère édition de leur prometteuse Académie (Les Chants d’Ulysse, entre le Dôme de Saumur et l’Abbaye royal de Fontevraud pour les conférences et cette création), Patricia Petibon et Héloïse Gaillard présentent un programme inédit « Destins de Reine » dont la pièce maîtresse est en liaison avec l’histoire du lieu, la création de « Tombeau pour Aliénor », hommage à Aliénor d’Aquitaine…
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