mardi 16 avril 2024

CRITIQUE, CD événement. SCHUBERT : Octuor D 803 / Philharmonic Ensemble Berlin (1 cd Indésens / Berlin, juin 2023) 

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L’œuvre est l’une des plus ambitieuses de Schubert, L’Octuor totalise plus d’une heure de développement musical ; or ici, les dimensions de la forme, comparable pour la durée des mouvements à une symphonie (!) ne sacrifient jamais finesse, nuances, jeu aussi. Le label de Benoît d’Hau, Indésens, poursuit sa collaboration avec les instrumentistes du Philharmonique de Berlin ; il en découle un nouvel enregistrement superlatif qui touche autant par la justesse expressive que la subtilité du style. Les 8 musiciens solistes sachant idéalement jouer et dialoguer dans une vision à la fois collégiale et très individualisée. Soit 1 heure de jubilation instrumentale et musicale. 

 

 

 

Musique de chambre pour virtuoses accomplis... Schuppanzigh et Linke, autant d’instrumentistes éminents, participent aux soirées musicales du Comte Troyer,  intendant de l’Archiduc Rodolphe et surtout clairinettiste virtuose qui commanda à Schubert le fameux Octuor D 803. La partition est achevée le 1er mars 1824. Dans les faits Schubert honore la commande et fait directement référence comme un hommage facétieux, au Septuor opus 20 de Beethoven, admiré de tous. On retrouve ainsi les vents (clarinette, cor et basson) aux côtés des 5 cordes. Chacun fourmille d’idées et d’accents particularisés que l’intelligence collective rééquilibre en une cohésion impeccable. Ce dans les 6 mouvements d’une partition unique.

 

(1) Les interprètes issus du Philharmonique de Berlin nourrissent immédiatement une énergie subtile qui dans l’Adagio initial, fusionne classicisme mozartien, clarté et volonté beethovéniennes, mais aussi sérénité toute viennoise où rayonnent les alliages de timbres dont la clarinette et le cor sans omettre la souplesse opulente et voluptueuse du violoncelle…  A 8’30, la variation en mineur, plus inquiète voire intranquille à laquelle répond l’ivresse comme en panique des cordes, souligne ce romantisme à fleur de peau dont sont aussi capables les musiciens. La caractérisation toujours ciselée fait merveille et cet esprit de conversation, à la fois heureuse et raffinée, s’affirme dans la conclusion du mouvement, révélant le cor miraculeux, lointain, majestueux.

(2) D’une souplesse suggestive, articulé comme le jaillissement inespéré d’un rêve, préservé, intact dans son énoncé allusif, l’Adagio (de presque 12 mn) débute par le solo de la clarinette suavement enlacée par le violon ; mozartien là encore, l’épisode suspend un instant de grâce, d’une volupté tranquille et idéalement sereine – La riche texture des 8 instruments solistes nourrit cet hédonisme qui chante et fait participer chaque timbre à égalité. Un enchantement qui se gorge de confiance progressive où l’individualisation de chaque partie, là encore, jalonne le parcours d’une belle caractérisation collégiale. Avec, au sommet de leur inspiration, la fin réalisée dans une douceur cotonneuse, totalement enchantée…

(3) Enjoué, le Scherzo chante et danse – sa coupe à 3 temps est nerveuse, précise, mais toujours souple, n’écartant ni l’élan dansant, ni la rusticité du rythme … un rythme obstiné, répété, – volontaire, beethovénien, toujours gracieux et d’une flexibilité heureuse ; au chant tout en esprit et vivacité de la clarinette (beau prétexte comme ailleurs pour faire briller le commanditaire Troyer) répond le refrain des cordes soutenu par le cor.

(4) L’Andante est conçu comme une valse pleine d’une délicieuse nostalgie – tout l’esprit de Vienne diffuse ici : les violons aériens, cor et clarinette jouant les seconds plans, et vice versa… Fusionnés dans un même élan, les instrumentistes mesurent chaque accent, produisant le sentiment d’une douce ivresse, à travers les 7 variations qui s’enchaînent, en une insouciance heureuse. Violon, clarinette et cor, cor seul, violoncelle… y sont exposés chacun dans l’esprit d’une joute caressante, d’une infinie douceur.

(5) Le Menuetto sonne plus grave mais jamais épais ni lourd, d’une atténuation tendre : grâce là encore à un subtil équilibre entre cordes et vents. L’octuor chante dans un parfait dialogue entre pupitres, cordes, clarinette alternée, et toujours le chant du violon I, comme calligraphié ; où perce aussi l’humeur dansante du basson, enfin le cor, délicieusement nostalgique qui conclut comme souvent cet épisode, plus nuancé encore que les précédents.

(6) le dernier tableau manifeste une échappée théâtrale, avec ces tremblements dramatiques, trémolos du début comme si s’énonçait tel un commencement, un lever de rideau inattendu, auquel répond la série d’appels enveloppés par le cor et la clarinette ; effet d’appel et d’attente d’autant mieux géré qu’il favorise l’émergence tout aussi théâtralisée l’Allegro enchaîné, … naturel, franc, léger et dansant tel un jaillissement printanier, une ivresse assumée ; y règne cet esprit du divertissement souverain dont la légèreté ou la vraie fausse badinerie indique a contrario la profondeur consciente.

La joie et le plaisir des 8 instrumentistes s’affirment ici dans l’énergie et la finesse, un équilibre sonore remarquablement capté par la prise de son. Les derniers tremolos ressuscitent toute la facétie magique d’un Rossini enchanté. De quoi nuancer considérablement le Schubert wanderer, errant, solitaire, rien que « dépressif ». L’Octuor indique tout au contraire dans la nuance, un esprit d’une subtilité sensible et expressive qu’ont idéalement capté les 8 instrumentistes de cette lecture indiscutable. De ce bouillonnement de nuances orfèvrées découle entre autres toutes la littérature romantique à venir, celle des grands Romantiques dont Brahms. 

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CRITIQUE, CD événement. SCHUBERT : Octuor D 803 / Philharmonic Ensemble Berlin (1 cd IndéSENS CALLIOPE / enregistré à Berlin, juin 2023) – CLIC de CLASSIQUENEWS printemps 2024

 

 

 

 

 

 

entretien

ENTRETIEN avec Benoît D’HAU, directeur d’IndéSENS CALLIOPE, à propos de l’Octuor de Schubert par les instrumentistes du Philharmonic Ensemble Berlin… 

Directeur de label IndéSENS CALLIOPE, Benoît d’Hau présente le nouvel opus qu’il a enregistré à Berlin avec la complicité des instrumentistes du Philharmonique de Berlin. Le sujet de l’Octuor de Schubert, partition singulière, sommet chambriste et « symphonie de poche » met au défi la sensibilité et l’engagement collégial des instrumentistes plus habitués au jeu symphonique. L’enregistrement réalisé par Indésens éblouit a contrario dans la finesse collective, une écoute partagée qui détaille les mille nuances d’un jeu entendu comme un dialogue et une conversation instrumentale. Un modèle en soi, capté sur le vif et dans un mode d’enregistrement spécifique (à Berlin en juin 2023). Explications. (Photo : portrait de Benoît d’HAU DR)

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CLASSIQUENEWS : Comment s’est précisée la réalisation de cet enregistrement et comment êtes-vous rentré en contact avec les musiciens ?

Benoît d’Hau : Nous enregistrons les solistes de l’Orchestre philharmonique de Berlin, depuis une douzaine d’années, autant en récital qu’en musique de chambre. Nous avons même reçu la récompense suprême de la radio anglaise BBC 3 qui a jugé notre intégrale de chambre de Maurice Ravel comme la référence absolue de tous les enregistrements disponibles, ce qui est un grand honneur. Pendant le Covid,  j’ai demandé à huit solistes de ce formidable orchestre de se regrouper pour travailler, et préparer une version que j’espérais exceptionnelle, de cet Octuor de Schubert, qui est reconnu pour être la plus grande œuvre de musique de chambre de tout le répertoire. C’est le corniste Michel Garcin-Marrou qui me l’avait dit, il y a une dizaine d’années et il avait raison.

 

 

CLASSIQUENEWS : Précisez-nous l’enjeu et la nature du procédé acoustique et de la prise de son, qui permet aujourd’hui la qualité sonore de cet enregistrement ?

Benoît d’Hau : Pour pouvoir développer un Dolby Atmos digne de ce nom, il faut l’avoir prévu dès la prise de son et placer plus de micro que pour un enregistrement stéréo normal. Ensuite il faut faire confiance aux oreilles de Studios spécialisés comme celui que nous avons engagé à Berlin et qui réalise également les mixages Atmos pour la Deutsche Grammophon.

 

 

CLASSIQUENEWS : En quoi l’œuvre se prête-t-elle bien à cette prise de son spécifique ?

Benoît d’Hau : Autant, l’Atmos n’a aucun sens pour un récital de piano, autant une œuvre de musique de chambre pour un ensemble assez large et une partition qui s’y prête, comme l’Octuor de Schubert, donne tout son sens à l’usage de cette technologie. Nous mettons à disposition des mélomanes la version stéréo et la version Dolby Atmos (qui doit s’écouter avec le casque ou de simples AirPods ). In fine c’est le public qui jugera.

 

 

CLASSIQUENEWS : Comment s’inscrit ce nouveau titre au sein de votre catalogue ?  En quoi renforce t il l’image de votre label ?

Benoît d’Hau : Comme je le le précisais plus haut, avoir au catalogue la plus grande œuvre de musique de chambre avec les musiciens certainement parmi les plus représentatifs de la tradition allemande et qui sont réputés pour avoir une cohésion d’ensemble phénoménale, est un atout maître.

 

 

CLASSIQUENEWS : Une anecdote, un souvenir liés à l’enregistrement ?

Benoît d’Hau : Oui, c’est la première fois que nous devons reporter trois fois un enregistrement, car à la dernière minute nous avons un musicien atteint du COVID. Je vous assure que trouver des dates communes à sept musiciens aux plannings surbookés, est un exercice très compliqué. Nous avons d’ailleurs dû remplacer certains d’entre eux, qui étaient disponibles aux premières dates et ne l’étaient plus ensuite. Ils ont dû ajouter des répétitions. Je peux témoigner également de l’exigence artistique de tous ces musiciens qui, même s’ils connaissent cette œuvre presque par cœur, ont exigé d’avoir plusieurs mois pour répéter ensemble et livrer la meilleure version possible. Espérons qu’elle marquera l’histoire comme le septuor de Maurice Ravel.

 

 

CLASSIQUENEWS : Avez-vous d’autres projets / programmes de ce type ?  Quels seront les réalisations importantes à venir à ne pas manquer ?

Benoît d’Hau : Puisque nous sommes en pleine année Gabriel Fauré nous venons de terminer l’enregistrement de l’intégrale de la musique pour piano avec Laurent Wagschal. Nous avons encore sur l’ouvrage la musique de chambre. C’est un vrai Marathon. En même temps, nous préparons l’anniversaire Ravel, avec un jeune pianiste franco japonais, absolument exceptionnel : Marcel Tadokoro.

J’annonce également que nous allons éditer le dernier album du mythique pianiste français Philippe Entremont. Il vient d’enregistrer Bach, Beethoven Et d’autres jolies pièces, à l’aube de ses 90 ans. Ce sera évidemment un évènement, car il est un des tous derniers pianistes vivants de cette génération exceptionnelle.

 

Propos recueillis en mars 2024

 

 

 

 

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LIRE aussi notre annonce du cd événement : SCHUBERT : Octuor / Philharmonic Ensemble Berlin (1 cd Indésens) 

Le label français INDÉSENS publie le nouvel album des solistes de l’Orchestre Philharmonique de Berlin, dédié à l’Octuor en fa majeur de Schubert, œuvre ambitieuse de la maturité, pièce maîtresse dans le catalogue schubertien et assurément sommet de la musique de chambre. C’est donc un défi pour les interprètes.

CD événement, annonce. Franz SCHUBERT : OCTUOR en fa majeur D. 803. SOLISTES DE L’ORCHESTRE PHILHARMONIQUE DE BERLIN (1 cd Indésens).

 

 

 

 

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