Compte rendu, récital lyrique. Colmar. Temple Saint-Matthieu, le 8 juillet 2014. Récital Albina Shagimuratova. Orchestre National Philharmonique de Russie. Vladimir Spivakov, direction.

Albina shagimuratova soprano sopranoSouvenir… Mars 2006, l’Opéra National du Tatarstan fait halte au Palais de la Musique et des Congrès de Strasbourg pour une représentation de la Flûte Enchantée mozartienne. Nous y étions. Parmi une troupe d’excellents artistes, une chanteuse se démarque particulièrement et déploie une autorité vocale aussi indiscutable que spectaculaire : elle incarne la Reine de la Nuit. Son nom : Albina Shagimuratova. La soprano a fait du chemin depuis, conquérant grâce à ce même rôle toutes les grandes scènes de la planète. Loin de se cantonner à cet emploi, elle s’impose peu à peu comme une interprète de choix dans le répertoire italien du XIXe siècle, cette musique manquant cruellement de vestales.  La chanteuse était programmée à Aix-en-Provence pour une énième Königin, son nom a mystérieusement disparu de l’affiche, et nous la retrouvons à Colmar au cœur du Festival International, dans un récital au programme alléchant. Dirigé depuis 1989 par le violoniste et chef d’orchestre Vladimir Spivakov, le Festival fait la part belle aux musiciens russes, et c’est tout naturellement que la cantatrice s’y est vue conviée. Nous attendions beaucoup de cette soirée, c’est peu dire que nos espoirs n’ont pas été déçus. Tenu de main de maître par le directeur de la manifestation en personne, l’Orchestre National Philharmonique de Russie laisse admirer ses somptueux pupitres et fait vibrer le magnifique Temple Saint-Matthieu, à l’acoustique idéalement réverbérée. La pâte sonore se révèle somptueuse, notamment des cordes graves d’une richesse et d’une sensualité toute slave, qui font merveille chez Mozart et surtout dans la musique des compositeurs de la Péninsule. Vladimir Spivakov, suivi comme un seul homme par les musiciens, éblouit par sa compréhension intime de chacun des morceaux, évitant toute surcharge, conduisant un rubato ensorcelant, empli de nuances,  jouant avec les silences et galvanisant la soliste.

 L’essence du bel canto

La Shagimuratova, diva russe à suivre

Une Albina Shagimuratova qui confirme la place éminente qui l’attend au firmament des chanteuses de notre époque. Dès les premières notes de Donna Anna, on est conquis par la richesse de l’instrument, large et corsé, puissant et velouté, emplissant la salle avec une facilité déconcertante. Le legato se déploie, souverain, et la musicienne cisèle la ligne de chant en grande interprète.

Même évidence avec l’air d’Aminta extrait du Re Pastore du même Mozart, durant lequel le chef s’empare de son violon en un duo fascinant, tant l’instrumentiste respire avec la chanteuse et mêle ses sons aux siens. Mais c’est avec la scène de la Folie de Lucia di Lammermoor que le sommet de la soirée est atteint. Voilà un rôle que la soprano maîtrise pleinement, après l’avoir interprété à Houston et la Scala de Milan, et s’apprête à remettre sur le métier au Met de New York. Que dire, sinon qu’il nous a rarement été donné d’entendre cette scène aussi parfaitement chantée ? Chaque son est à sa place, sonnant avec aisance, toujours habité et empli de drame autant que de musique. Le silence se fait dans l’assistance, tant chacun retient son souffle, suspendu au chant qui paraît flotter sur l’air. La tension monte encore d’un cran avec la cadence, empruntée à Joan Sutherland, multipliant les roulades et les effets d’écho, stupéfiants. Les piani apparaissent sans qu’on sache parfois d’où, adamantins et immatériels, semblant arrêter le temps. Et enfin le suraigu se déploie, triomphant, plein et sonore, comme une délivrance. Un très grand moment de bel canto.

L’entracte passé, c’est Verdi qui s’empare de la soirée. Avec Gilda, la soprano donne une nouvelle leçon de chant, trilles parfaitement battus et élégance de tous les instants que couronne une messa di voce de haute école, un vrai bonheur.

Et c’est Violetta qui clôt le concert par ses deux airs, d’un raffinement exceptionnel qui n’entrave jamais la générosité de l’instrument. Le texte est sculpté en grande diseuse, la ligne de chant impériale et le personnage vit sous nos yeux dans ses doutes et son envie de vivre pleinement.

La cabalette s’élève, jubilatoire et tourbillonnante, virtuose et victorieuse, et le suraigu cadentiel, très attendu, éclate et rayonne, enthousiasmant par sa beauté et sa facilité. Après un prélude de l’acte III déchirant, magnifié par la délicatesse des cordes, la lecture de la lettre – et un violon solo poignant – achève de faire monter les larmes aux yeux. Et on reste pantois devant la complainte qui suit, murmurée et pourtant si sonore, d’une simplicité désarmante de sincérité, preuve, s’il en était encore besoin, que la technicienne se double d’une très grande artiste.

Le public est conquis et fête chaleureusement cette fabuleuse découverte.

Un seul bis, mais qui termine le concert dans la bonne humeur : le bien connu « Non ti scordar di me » d’Ernesto de Curtis, souvent chanté par les ténors. L’orchestre joue pleinement la carte de la nostalgie et du sentiment, entraînant avec lui la chanteuse qui donne sa voix sans compter, générosité partagée par tous. Cet enthousiasme achève de combler les spectateurs, qui se lèvent pour acclamer les musiciens. Une magnifique soirée, qui fait décidément de la grande Albina Shagimuratova la chanteuse à suivre pour les prochaines années.

Colmar. Temple Saint-Matthieu, 8 juillet 2014. Wolfgang Amadeus Mozart : La Clemenza di Tito, Ouverture ; Don Giovanni, “Crudele… Non mi dir” ; Il Re Pastore, “L’amerò, sarò costante“. Vincenzo Bellini : Norma, Ouverture. Gaetano Donizetti : Lucia di Lammermoor, “Il dolce suono”, “Spargi d’amaro pianto”. Giuseppe Verdi : Attila, Ouverture ; Rigoletto, “Gualtier Maldè… Caro nome” ; I Vespri Siciliani, Ouverture ; La Traviata, “E strano… Sempre libera”, Prélude de l’acte III, “Addio del passato”. Albina Shagimuratova, soprano. Orchestre National Philharmonique de Russie. Vladimir Spivakov, direction musicale

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