COMPTE-RENDU, opéra. SAINT-ETIENNE, Théâtre Massenet, le 10 mars 2019. GODARD : Dante. Gaugler, Marin-Degor… Vesperini / Gerts.

dante-godard-opera-critique-annonce-opera-benjamin-godard-opera-de-saint-etienne-annonce-critique-opera-classiquenewsCOMPTE-RENDU, opéra. SAINT-ETIENNE, Théâtre Massenet, le 10 mars 2019. GODARD : Dante. Gaugler, Marin-Degor… Vesperini / Gerts. SAINT-ETIENNE confirme son étonnante disposition à dévoiler des trésors oubliés de notre patrimoine. Pour ce Dante dont il n’existe q’un enregistrement (assez inégal en raison de chanteurs peu nuancés voire inintelligibles et d’un orchestre « routinier »), voici sur la scène stéphanoise, impliquant tous les ateliers de fabrication locaux (décors, costumes, machinerie), la version scénique de l’ouvrage. Une récréation mondiale car l’opéra de Benjamin Godard n’avait pas été produit sur les planches depuis sa création (malheureuse) en 1890. La révélation est majeure car elle souligne un génie du drame et de l’onirisme noir, souvent sombre, dont l’orchestre et le chœur sont constamment sollicités, en teintes expressives, raffinées, particulièrement oniriques. L’écriture de Godard synthétise le meilleur à son époque, Massenet et Verdi pour le drame, Gounod, Berlioz pour la distinction, sans omettre des couleurs et des harmonies puissantes qui rappellent Tchaikovski et annonce bientôt la transparence d’un Ravel. C’est dire.
En outre l’architecture de l’opéra est claire ; les deux premiers actes (à Florence) évoquent l’ambition et la chute politique de Dante qui fut dans les faits, et de façon très fugace, Prieur de la capitale toscane ; puis à partir de l’acte III, et le fameux « songe de Dante », la réalisation de l’idéal artistique et poétique de l’artiste ; une célébration qui vaut aussi identification pour Godard. Comme Wagner, le Français aborde le thème de l’artiste et de la société, en précisant la grandeur du destin du premier ; la violence stérile de la seconde (guerre Gibelins / Guelfes).

 
 
 

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Le continuum dramatique est assuré par les options du metteur en scène Jean-Romain Vesperini qui, -ouf, et pour notre plaisir, écarte toute tentation vidéo, préférant la magie d’une machinerie XIXè, somptueux dispositif de passerelles et d’escaliers en colimaçon, sur une tournette centrale. L’esthétique de l’ensemble (changements à vue) renforce la force de la vision de l’acte III.
Confirmant Dante sur son chemin de gloire, afin qu’il accomplisse sa vocation poétique, Béatrice, la femme aimée, convoitée, devient sa muse ; et Virgile qui apparaît sur la colline napolitaine lui révèle la vision des enfers : de fait, Godard nous livre une puissante et mordante figuration infernale qui n’a rien à envier aux opéras baroques ni aux évocations fantastiques d’un Berlioz. Tout concourt d’ailleurs à la sublimation de la vocation artistique du héros : l’opéra incarne son apothéose, ce que confirme la dernière scène qui voit le poète Dante à présent conscient et sûr de son œuvre à venir (La Divine Comédie).
La séduction des mélodies (Gounod n’est pas loin), la couleur ombrée générale, la puissance du chœur, surtout l’orchestre de Godard affirment un très grand talent taillé pour l’opéra.

Les costumes et leurs couleurs héraldiques développent une vision « rétrofuturiste » qui modernise le Moyen-Âge selon le goût de Godard. La poésie (lumières vaporeuses) est constante et continue de dessiner le profil du poète artiste face à la sauvagerie de la société.

dante-paul-gaugler-opera-benjamin-godard-opera-reportage-partition-opera-evenement-saint-etienne-operaLe plateau vocal est globalement convaincant. L’émission du ténor Paul Gaugler dans le rôle-titre pourra en rebuter plus d’un, mais son articulation, son sens du texte, ses phrasés proches de la mélodie, comme ses aigus en force, composent in fine un Dante, crédible, consistant qui souffre et trouve enfin sa vocation de poète (prêt à immortaliser son amour et sa quête). A ses côtés, la muse justement et l’âme-sœur, Sophie Marin-Degor affirme une vérité stylistique qui éclaire de façon immédiate la noblesse de cette âme amoureuse et loyale : c’est elle qui verrouille le destin poétique de Dante (« pour être aimé, fais ton devoir », tout est dit dès l’acte I). Godard dans le dernier acte, celui où elle est cloîtrée, et juste avant de succomber sur l’épaule de son aimé, lui réserve un air bouleversant : l’enfant se rebelle contre la volonté de son père (qui l’a promise à un autre… Bardi, le rival de Dante), et l’amoureuse radicale y expose clairement l’intensité de son sacrifice. S’il est maudit sur cette terre, Dante immortalisera leur amour.

Le compositeur renforce le chant soliste par un second couple, plus sombre et noir ; celui de Simeone Bardi dont l’esprit de haine et la jalousie précipite la chute du Dante politique à Florence (valeureux et intelligible Jérôme Boutillier) ; tandis que dans le rôle de Gemma, la confidente de Béatrice (et qui aime elle aussi Dante), Aurhélia Varak réserve un timbre séduisant, digne d’une Dalila, mais l’articulation demeure imprécise.
L’excellent Frédéric Caton (basse ample et articulée) rayonne en Virgile dans le songe de Dante. Le Chœur lyrique Saint-Etienne Loire défend chaque partie, d’autant que l’énergie du chef estonien Mihhail Gerts montre combien ce Dante vaut bien des Werther de Massenet (même librettiste) ou des Faust de Gounod. Vite, d’autres dates et une reprise de ce chef d’œuvre oublié, enfin ressuscité, de l’Opéra romantique français. Il reste une dernière date à Saint-Etienne, demain mardi 12 mars 2019. Must absolu.

 
 
 
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COMPTE-RENDU, opéra. SAINT-ETIENNE, Théâtre Massenet, le 10 mars 2019. GODARD : Dante. Gaugler, Marin-Degor… Vesperini / Gerts.

Mise en scène : Jean-Romain Vesperini
Décors : Bruno de Lavenère
Costumes : Cédric Tirado

Dante : Paul gaugler
Béatrice : Sophie Marin-Degor
Bardi : Jérôme Boutillier
Gemma : Aurhélia Varak
Un vieillard / Virgile : Frédéric Caton
L’écolier : Diana Axentii
Un héraut : Jean-François Novelli

Chœur lyrique Saint-Etienne Loire
Laurent Touche, direction

Orchestre symphonique Saint-Etienne Loire
Mihhail Gerts, direction. Photos grands formats © C Cauvet / Opéra de Saint-Etienne 2019

 
 
 
 
 
 

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