Compte rendu, opéra. Munich. Bayerische Staatsoper, le 5 février 2017. Richard Strauss : Der Rosenkavalier. Kirill Petrenko / Otto Schenk

Munich. Bayerische Staatsoper, le 5 février 2017. Richard Strauss : Der Rosenkavalier. Anne Schwanewilms, Angela Brower, Hanna-Elisabeth Müller, Günther Groissböck. Kirill Petrenko, direction musicale. Otto Schenk, mise en scène. Der Rosenkavalier à Munich : une institution. Plus encore, un classique. Mieux, une page d’Histoire pour la scénographie lyrique. Créée en 1972 (soit quatre ans après son ainée de Vienne), la production imaginée par Otto Schenk est un émerveillement de tous les instants, tant chaque détail y respire avec la musique, véritable mise en scène de la partition.

Un Chevalier pour l’Histoire

Richard Strauss, un "génie contesté"Les trois tableaux sont ornés avec un luxe inouï de détails, de la chambre rococo de la Maréchale à l’auberge authentique boite à malices, avec une mention particulière pour le palais de Faninal et son double escalier monumental derrière les baies vitrées, authentique décor dans le décor qui suscite littéralement une salve d’applaudissements au lever du deuxième rideau. Mais, au-delà de cet enchantement visuel qu’on admire comme un enfant devant le sapin de Noël, ce qui nous a profondément émus, c’est la fraicheur et le naturel époustouflant de la direction d’acteurs. Loin du statisme souvent rencontré lors des reprises, a fortiori après plus de quatre décennies de bons et loyaux services, les personnages virevoltent comme au premier jour, le plus petit rôle ayant sa vie propre, et on croirait que cette mise en scène est en train de naître sous nos yeux, comme une recréation.
Cette magie, nous la devons en grande partie à l’incarnation bouleversante d’Anne Schwanewilms. En effet, dès les premiers instants, ce n’est pas la soprano allemande que nous voyons, mais bien la Maréchale, telle qu’ont pu la désirer Strauss et Hofmannstahl. Plus qu’une identification, une évidence. Il n’est pas facile de mettre des mots sur un phénomène aussi fort, tant chaque syllabe parait dictée par le librettiste, tant chaque inflexion parait tendue par le compositeur lui-même. Pas un geste qui ne fasse pleinement sens, pas un regard qui ne dévoile le cœur de Bichette. Sa conscience douloureuse du temps qui fuit, son amour tellement sincère pour Oktavian et sa résignation à lui rendre sa liberté, on ne sait que retenir le plus de ce portrait qui tutoie l’absolu. Ajoutons à cela un port de reine que sublime sa flamboyante chevelure rousse, et c’est les larmes aux yeux qu’on la voit paraître au troisième acte, plus Marschallin que jamais. Au milieu d’une perfection vocale de chaque instant, deux instantanés : à la fin du premier acte, le pianissimo irréel sur le mot « Ros’n » où le timbre, pur comme de l’eau de roche, paraît flotter au-dessus de l’orchestre ; et au dernier acte, sa première phrase, ouvrant le légendaire trio « Hab mir’s gelobt », qui se déploie, littéralement suspendue, et s’élève en de poignants portamenti qui achèvent de nous faire fondre le cœur. Simplement merci, Madame.
A ses côtés, on craque sans réserve pour le Quinquin adorable et terriblement attachant d’Angela Brower. Tour à tour passionné, boudeur et maladroit, son Oktavian est tel qu’on se l’imagine, la mezzo américaine s’investissant sans compter dans ce personnage d’adolescent bouillonnant. Les couleurs très sopranisantes de la chanteuse donnent au rôle-titre toute sa jeunesse et sa touchante candeur, et on admire autant la franchise de l’aigu que la délicatesse des nuances, notamment dans la Présentation de la rose et le duo final. En outre, sa composition de Mariandel se révèle proprement désopilante sans jamais tomber dans l’excès, délicieuse voix de crécelle et accent improbable.
Parfaitement assortie, la rayonnante Sophie de Hanna-Elisabeth Müller. La soprano allemande dresse un portrait très affirmé de la jeune femme, moins oie blanche qu’à l’ordinaire, et trouve le ton exact dans les moments plus élégiaques, notamment lorsqu’elle respire le parfum de la rose et que son regard croise celui du Chevalier, l’un des moments les plus intenses de la soirée.
Dominant tout le plateau de sa haute taille, Günther Groissböck confirme qu’il est bien l’un des grands Ochs de notre époque. Profondément vulgaire dans ses regards et son accent – qu’il caricature avec un plaisir gourmand –, son baron se souvient de son rang et ne l’est ainsi jamais dans les gestes et l’attitude. Faisant tonner à l’envi sa voix de stentor sur toute la tessiture du rôle, d’un aigu percutant à un grave sépulcral et sonore, il distille toutes les subtilités contenues dans sa partition, finissant par nous rendre presque sympathique cet ogre mal léché.
On dit que la grandeur d’une maison d’opéra se voit à la qualité de ses seconds rôles, autant dire que le Bayerische Staatsoper mériterait la première place sur le podium mondial. Tous les interprètes seraient à citer, du Faninal impressionnant d’ampleur de Markus Eiche au Commissaire gigantesque, tant physiquement que vocalement – il couvre l’orchestre de son immense voix de basse, sans doute un Ochs en devenir – de Peter Lobert. On ne peut passer sous silence la prestation épatante d’Ulrich Ress en Valzacchi, ténor de caractère dans la meilleure tradition germanique, secondé par l’Annina inquiétante de Heike Grötzinger. Citons encore la Modiste de Selene Zanetti ainsi que le Vendeur d’animaux de Joshua Owen Mills, tous deux incroyablement sonores, marquant les esprits malgré la brièveté de leur intervention.
Une mention également pour le Chanteur italien rayonnant du ténor sibérien Andrej Dunaev, qu’on est heureux de retrouver.
En somme, une vraie troupe telle qu’on en a perdu le mode d’emploi en France, faite d’individualités fortes et de grandes voix, pour un résultat époustouflant de vie et de couleurs.
Protagoniste essentiel, le Bayerisches Staatsorchester pourrait jouer cette partition les yeux fermés, tant cette musique coule dans chacune de ses veines, tant l’esprit du compositeur veille sur cette maison.
Petrenko Kirill maestro chef orchestreDès l’introduction, l’enchantement opère instantanément, pour ne cesser qu’à la fin du dernier accord qui referme l’œuvre en même temps que le rideau.
Kirill Petrenko occupe le poste de directeur musical au sein de cette auguste institution, et cela se sent, tant il tient les musiciens au bout de sa baguette, véritable magicien qui sait transformer de simples notes en un bouquet de parfums dont on ne se lasse pas de s’enivrer. Une grande soirée dont on sort comblés, en ayant le sentiment d’avoir pris part à un moment d’Histoire, comme un petit goût d’éternité.

_____________

Munich. Bayerische Staatsoper, 5 février 2017. Richard Strauss : Der Rosenkavalier. Livret de Hugo von Hofmannsthal. Avec Die Feldmarschallin : Anne Schwanewilms ; Oktavian : Angela Brower ; Sophie : Hanna-Elisabeth Müller ; Baron Ochs : Günther Groissböck ; Herr von Faninal : Markus Eiche ; Jungfer Marianne : Christiane Kohl ; Valzacchi : Ulrich Ress ; Annina : Heike Grötzinger ; Ein italienischer Sänger : Andrej Dunaev ; Ein Polizeikommissar : Peter Lobert ; Der Haushofmeister bei der Feldmarschallin : Matthew Grills ; Der Haushofmeister bei Faninal : Kevin Conners. Statisterie und Kinderstatisterie der Bayerischen Staatsoper ; Chor der Bayerischen Staatsoper : Chef de chœur : Sören Eckhoff. Bayerisches Staatsorchester. Direction musicale : Kirill Petrenko. Mise en scène : Otto Schenk ; Décors et costumes : Jürgen Rose.

Comments are closed.