Compte-rendu, opéra. Lyon, Opéra de Lyon, le 22 juin 2017. Donizetti : Viva la Mamma ! Lorenzo Viotti / Laurent Pelly.

Compte-rendu, opéra. Lyon, Opéra de Lyon, le 22 juin 2017. Donizetti : Viva la Mamma ! Lorenzo Viotti / Laurent Pelly. Le comique irrésistible d’une satire féroce des chanteurs et de l’opera seria, pour une nouvelle production signée Laurent Pelly. Distribution idéale, avec un formidable Laurent Naouri dans le rôle travesti de Mamma Agata, et une belle brochette d’interprètes plus talentueux et motivés les uns que les autres.

 

donizetti-viva-la-mamma-opera-de-lyon-compte-rendu-critique-par-classiquenews-582--1b-800

 

 

Les injures de Mamma Agata, ou « Remboursez ! »

 

 

Bien avant que le XXe n’invente l’œuvre ouverte, où l’interprète organise son propos à partir d’éléments fournis par le compositeur, la farsa, sans autre ambition que l’efficacité pragmatique, avait adopté ce concept. La partition, sommaire, autorisait l’organisation des numéros, l’ajout d’airs empruntés à d’autres ouvrages, sans compter les dialogues ou récitatifs ad libitum. Viva la Mamma illustre cette veine, radicalement comique, que Donizetti avait déjà exploitée dès ses débuts. Outre l’ouverture, trois airs tirés d’autres de ses œuvres enrichiront la partition que Lorenzo Viotti et Laurent Pelly nous offrent. Témoin du succès de l’ouvrage, Berlioz écrivait : « Au Théâtre del Fondo, on joue l’opera buffa, avec une verve, un feu, un brio, dont j’ai été enchanté. On y représentait, pendant mon séjour, une farce de Donizetti, Les Convenances et Inconvenances du théâtre. C’est un tissu de lieux communs, un pillage continuel de Rossini,  mais la partition est très bien arrangée sur le libretto et m’a fort diverti.»  (Critique musicale I, 1823-1834, p.83)
On répète un opera seria. D’un côté l’impresario, le compositeur et le librettiste, toujours actifs, qui cherchent à canaliser les passions et rivalités entre les quatre chanteurs de la distribution. Deux divas, l’une soutenue par le mari, ténor d’occasion, et l’autre par sa mère,  Mamma Agata chantée par une basse ; le ténor titulaire, d’origine germanique et qui déforme l’italien, et Pippetto, rôle travesti dans le sens inverse.  Les rivalités sont telles que les démissions se multiplient, qui permettent au mari de se substituer au ténor, et à Mamma Agata à la prima donna. L’action rebondit en permanence, et  le directeur doit annuler la représentation, alors que le public, impatient, commence à s’énerver. Les chanteurs prennent le parti de fuir discrètement leurs créanciers, sans rembourser les avances déjà réglées.
Le livret de Gilardoni, tiré d’une comédie de Sografi, offre toutes les combinaisons possibles pour renouveler les ressorts de l’action. La verve et l’inspiration mélodique du meilleur Donizetti, où la vocalité rossinienne est le plus souvent perceptible, ne sont jamais prises en défaut, tout comme son sens du théâtre.

 

Laurent Pelly, serviteur attentionné de Donizetti, qu’il fréquente régulièrement, nous propose un décor unique et double tout à la fois. Le rideau s’ouvre sur l’intérieur d’un ancien théâtre à l’italienne où les parpaings ont remplacé le rideau de scène, puisque c’est maintenant un parking où stationnent plusieurs voitures, on entend la rumeur du supermarché attenant. Une jeune femme quitte son véhicule non sans avoir vidé son coffre de nombreux achats. Au second acte, le théâtre a retrouvé sa splendeur d’antan. La dernière scène explicitera ce choix judicieux. Les costumes de ville, réalistes et contemporains dans la première partie, vont s’enrichir des atours baroques de la Prima donna, comme de la seconde et de Procolo, pour la répétition qui succède. Tous sont en parfaite harmonie avec les personnages et les situations. Les éclairages sont subtils et servent fort bien cette action endiablée qui nous tient deux heures en haleine, partagés entre l’éclat de rire et le sourire. Réglée au millimètre, la direction d’acteur relève du métier comme de la prouesse : les gestes, les mimiques, les déplacements chorégraphiés, bien qu’extrêmement fouillés, paraissent d’un naturel étonnant.
La magistrale réussite de cette production est l’aboutissement du travail d’une équipe dont l’entente et les motivations sont manifestes. « Construire l’opéra avec le metteur en scène, c’est là le défi » (L. Viotti). Faire rire, sourire durant deux heures, sans répit, nécessite un vrai travail de création. La recherche collective  et approfondie sur la partition a autorisé une approche inventive et respectueuse. Ainsi, la direction d’acteur pour l’octuor du premier acte, où chacun chante quelque chose de différent ;  ainsi le recours au piano-forte sur scène, avec tuilage de l’orchestre, pour accompagner les répétitions, à la faveur des talents pianistiques de Pietro di Bianco ; ainsi la suppression de quelques mesures d’accompagnement d’orchestre du dernier grand ensemble pour donner toute sa force à l’expression vocale a cappella…. La fraîcheur de l’inspiration, la légèreté de la réalisation nous valent une musique qui pétille, galope, légère comme prétentieuse, dans la parodie de l’opera seria.
Patrizia Ciofi, familière des premiers rôles, est aussi l’antithèse de la diva, humble, discrète et perfectionniste. C’est une gageure, un formidable défi de lui demander cette caricature, à la fois dans le jeu dramatique, et dans toute la palette des techniques pyrotechniques chères aux belcantistes. Sa réussite est magistrale. Les aigus de parade, les coloratures virtuoses, les ornements, le panache comme le clinquant ostentatoire, la futilité, tout est là : elle campe à merveille cette diva désinvolte, hautaine, d’un orgueil sans pareil. Superbe interprète donc, dont la personnalité écrase sa rivale, dominée par celle de Mamma Agata. Clara Meloni, au timbre séduisant, déploie une voix agile qui sait se faire impérieuse comme plaintive. Tel est le cas du bel air de bravoure, ajouté au second acte, où elle est accompagnée par le chant du violoncelle. Laurent Naouri a-t-il jamais été meilleur ? On peut en douter tant l’emploi de basse bouffe lui convient à merveille. La Mamma Agata qu’il incarne est extraordinaire de vérité et d’abattage. Passée la surprise – attendue – de cette mère possessive dotée d’une riche et impérieuse voix de basse, on l’écoute après qu’elle se soit portée volontaire pour remplacer Pippetto (travesti) lorsqu’elle fait la démonstration de ses talents, en duo avec le ténor. Le falsetto est puissant, juste, avec des phrasés exemplaires. La parodie de l’air de Desdemona (de l’Otello de Rossini) « Assisa a piè d’un sacco » est un morceau d’anthologie. Notre truculente Mamma a le génie de la comédie.  Deux ténors, le professionnel  « primo tenore », et l’amateur, mari soumis et entiché de la prima donna, qui remplacera le premier après son départ inopiné. Ce dernier est Enea Scala, voix solide et bien timbrée dont l’accent allemand est la principale source de comique. Charles Rice est Procolo.  L’émission est claire, fraîche, naturelle, le style comme la diction et le jeu sont irréprochables. Son air de bravoure de Romile ed Ersilio (l’opera seria en répétition) comme le récitatif de Romulus sacrificateur (« Vergine sventurata ») sont d’une cocasserie singulière. Le poète et le compositeur, voulus davantage acteurs que chanteurs par Donizzetti, sont les fils conducteurs de l’action. Enrique Martinez-Castignani nous vaut un librettiste de belle pointure, toujours crédible et le compositeur de Pietro di Bianco excelle dans son emploi, vocal, dramatique et pianistique puisqu’il dirige effectivement la répétition du piano, en authentique chef de chant.
On ne peut que féliciter le chœur d’hommes, qui intervient très fréquemment et dont la mise en scène fait un acteur à part entière. Lorenzo Viotti, jeune chef déjà très expérimenté, galvanise son orchestre dès l’ouverture. Son attention au chant comme à l’orchestre, la dynamique, la précision qu’il impose, sa parfaite connaissance de ce répertoire en font le maître d’ouvrage de la soirée. Soulignons sa capacité à conduire avec brio le crescendo-accelerando cher à Rossini, et à jouer sur tous les paramètres pour atteindre cette jubilation contagieuse, qu’il sait colorer d’émotion, de sensibilité. A l’affiche de l’Opéra de Lyon jusqu’au 8 juillet 2017.

 

 

 

____________________

 

 

Compte-rendu, opéra. Lyon, Opéra de Lyon, le 22 juin 2017. Donizetti : Viva la Mamma ! Patrizia Ciofi (Daria), Charles Rice (Procolo), Clara Meloni (Luigia), Laurent Naouri (Mamma Agata), Enea Scala (Guglielmo), Pietro di Bianco (Biscroma), Enric Martinez-Castignani (Cesare), Katherine Aitken (Pippetto), Orchestre et chœurs de l’Opéra de Lyon, direction musicale, Lorenzo Viotti / mise en scène, Laurent Pelly. Illustrations : © Stofleth

 

 

Comments are closed.