Compte rendu, opéra. Dijon, Auditorium, le 2 décembre 2017.  Cambefort, Boësset : le Ballet royal de la Nuit. Daucé / Lattutada

Compte rendu, opéra. Dijon, Auditorium, le 2 décembre 2017.  Cambefort, Boësset : le Ballet royal de la Nuit. Daucé / Lattutada. Le concert unanime de louanges qui avait suivi la création de cette production, tant à Caen qu’à Versailles, n’était-il pas suspect ? Dans tous les cas, il ne devait pas être étranger au fait que le vaste auditorium de Dijon affichait complet pour ses  trois séances publiques, malgré la durée exceptionnelle du spectacle (4h avec un unique entracte).

Magie du spectacle !

ballet_royal_de_la_nuit_c_philippe_delval_5Le mythe, plus que l’histoire, voudrait que Louis XIV, dansant à 15 ans le rôle d’Apollon dans ce célèbre ballet, en aurait été qualifié de Roi-Soleil. C’est oublier que le soleil était le symbole le plus employé pour représenter Louis XIII. Peu importe. Force est de constater que Sébastien Daucé (directeur musical de son ensemble « Correspondances »)  nous permet de revisiter une forme essentielle, mais injustement méprisée, de notre art lyrique : le ballet de cour. Associant tous les modes d’expression artistique, alors que l’Italie invente de son côté ce qui deviendra l’opéra, la forme en diffère par l’absence de trame dramatique. Cependant, le triomphe de ce soir l’atteste, une direction, une gestion visuelle, des interprètes de haut vol pleinement engagés suffisent à susciter un enthousiasme rare. Quels en sont les ingrédients ?
Quatre actes (ici appelés « veilles ») suivis d’un grand ballet, c’est la coupe traditionnelle du ballet de cour. Tour à tour, nous aurons la Nuit, Vénus et les Grâces, Hercule amoureux, Orphée, puis le ballet où Louis XIV figure Apollon, le soleil. La variété des sujets mythologiques, les emprunts délibérés  que Sébastien Daucé fait aux opéras italiens introduits à Paris par Mazarin (l’Orfeo de Rossi, et l’Ercole amante, de Cavalli), les danses, essentielles, suffiraient à renouveler l’intérêt, à eux seuls. Sa volonté partagée avec Francesca Lattuada, la réalisatrice, de créer cet émerveillement que durent éprouver les premiers spectateurs a conduit cette dernière à faire appel à une équipe de circassiens – manipulateurs, acrobates, équilibristes, jongleurs – pour se mêler aux chanteurs, auxquels il a été demandé des performances outrepassant leurs qualités musicales. Le résultat est absolument extraordinaire de vie et de beauté : la complémentarité des déplacements, des chorégraphies, de la gestique de chacun, des transformations, des éclairages et de la musique fonctionne magistralement.
Dès l’ouverture,  dans une scène sombre à souhait, des athlètes-gangsters en costumes croisés, avec chapeau feutre, donnent le rythme, endiablé, d’une course effrénée qui ne sera suspendue qu’aux moments lyriques.  Apparaît la Nuit (Lucile Richardot), superbe,  dominant l’espace avec majesté : son récit est exemplaire, entrecoupé par celui des Heures. Les voix, soutenues par un orchestre ductile, coloré, sont un pur ravissement.  Les tableaux se succèderont, sans décor aucun, dans une scène dont les espaces sont travaillés en volume comme en transparence, avec des lumières remarquables. Les danses, abondantes, sont l’occasion de tableaux animés aussi brefs que cocasses, bienvenus divertissements qui nous plongent dans un monde onirique, fascinant d’étrangeté et de beauté, magique au plein sens du terme. On y rencontre de curieux personnages, illustrations visuelles des titres des danses : les gagne-petit, Janus, le lièvre lunaire, la vieille dame, les bandits… impossible d’énumérer chacune des figures, toutes aussi savoureuses.
ballet royal de la nuit correspondances la critique par classiquenewsQu’en retenir, par-delà la performance physique et musicale ? La dissemblance accusée des arts français, fondé sur la déclamation, la clarté et l’intelligibité, et italien, où la vocalité, la couleur et l’ornementation sont les maîtres mots. Le pari d’assembler des pièces des deux sources se justifie par leurs communes références mythologiques et par leur contemporanéité. Le musicien s’en régale, même si le puriste y voit des libertés discutables et un propos chronophage.  Hercule (Renaud Bres), malgré des graves incertains, défié par Déjanire (Deborah Cachet) nous vaut de beaux moments dramatiques et lyriques. Ilektra Platiiopoulou campe une splendide Junon, femme outragée, avec force et vigueur. L’Eurydice de Carolyne Weynants nous émeut, tout autant que les magnifiques chœurs qui ponctuent son chant. Il n’est point de faiblesse dans la distribution, avec une mention toute particulière pour le chœur, dont chacune des interventions est un bonheur. L’orchestre, pleinement engagé, sonne de toutes ses couleurs, même s’il reste parfois en deçà de nos attentes : la vigueur attendue fait ainsi défaut, dans la passacaille finale, mais le spectacle est tel qu’on l’oublie sans peine. Auparavant, la folia, avec son délicat solo de cornet, surprenait. Observations somme toute dérisoires par rapport au bonheur de cette soirée exceptionnelle.
Debout, d’un même élan, la salle acclame longuement tous les acteurs de cette inoubliable production, dont on attend un DVD qui ne devrait pas tarder.

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Compte-rendu, opéra. Dijon, Auditorium, le 2 décembre 2017.  Cambefort, Boësset … : le Ballet royal de la Nuit. Sébastien Daucé (Correspondances) / Francesca Lattutada.

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